Les années 70 étaient encore jeunes et une cinéaste, belge, se signalait brillamment au regard des cinéphiles internationaux. Chantal Akerman n'avait pas 25 ans, mais déjà sept films à son actif, dont les très remarqués Saute ma ville (1968), Hôtel Monterey (1972) et Je, tu, il, elle (1974). Celui qu'elle tournait à Bruxelles, avec Delphine Seyrig dans le rôle titulaire, bouleverserait bientôt la modernité cinématographique tout en posant un acte féministe fort. Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles allait rester l'oeuvre emblématique d'une artiste à jamais rebelle, inclassable, creusant la voie expérimentale et le documentaire tout en signant des films narratifs plus accessibles et même quelques incursions dans le cinéma de genre, avec stars et tout et tout. Chantal avait beau être toute menue, en apparence fragile, elle n'avait peur de rien. Sauf peut-être de la solitude et du manque d'amour, qui hanteraient plusieurs de ses films. Cette belle personne aux yeux volontiers rieurs a su évoluer dans la grâce et dans l'exigence. Dans la générosité d'une démarche qui partait presque toujours de l'intime le plus personnel mais qui toujours allait vers l'autre, riche de toutes les différences qu'Akerman ressentait profondément en elle-même.
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Les années 70 étaient encore jeunes et une cinéaste, belge, se signalait brillamment au regard des cinéphiles internationaux. Chantal Akerman n'avait pas 25 ans, mais déjà sept films à son actif, dont les très remarqués Saute ma ville (1968), Hôtel Monterey (1972) et Je, tu, il, elle (1974). Celui qu'elle tournait à Bruxelles, avec Delphine Seyrig dans le rôle titulaire, bouleverserait bientôt la modernité cinématographique tout en posant un acte féministe fort. Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles allait rester l'oeuvre emblématique d'une artiste à jamais rebelle, inclassable, creusant la voie expérimentale et le documentaire tout en signant des films narratifs plus accessibles et même quelques incursions dans le cinéma de genre, avec stars et tout et tout. Chantal avait beau être toute menue, en apparence fragile, elle n'avait peur de rien. Sauf peut-être de la solitude et du manque d'amour, qui hanteraient plusieurs de ses films. Cette belle personne aux yeux volontiers rieurs a su évoluer dans la grâce et dans l'exigence. Dans la générosité d'une démarche qui partait presque toujours de l'intime le plus personnel mais qui toujours allait vers l'autre, riche de toutes les différences qu'Akerman ressentait profondément en elle-même. La Cinematek, engagée dans un formidable travail de restauration des films d'Akerman, vient de remettre à l'affiche son Golden Eighties en version flambant neuve, superbe. Cette comédie musicale made in Brussels de 1986, filmée dans une galerie marchande avec Delphine Seyrig, Myriam Boyer, Fanny Cottençon, Charles Denner et... Lio, démontre si besoin en était encore la diversité d'un cinéma jamais réductible à quelque plan ou tactique que ce soit. Un cinéma du désir, embrassant tous les possibles avec une curiosité intense. Il passait dans le regard de Chantal Akerman, dans ses mots aussi, quelque chose comme de la gourmandise quand elle parlait des histoires, des acteurs, des images. Ses racines avaient poussé tout à l'est de l'Europe, en Pologne, dans une famille juive que la barbarie nazie n'avait pas épargnée. La répugnance des (rares) survivants à évoquer pour elle cette tragédie l'avait laissée orpheline d'un récit fondateur, intensifiant ses interrogations sur l'identité et l'errance, deux des thèmes récurrents de son oeuvre tellement personnelle. Elle devait évoquer l'émigration des Juifs dans le très émouvant Histoires d'Amérique, en 1989, puis mener sa caméra en Europe orientale post-communiste pour le beau documentaire D'Est, en 1993. Mais c'est son oeuvre tout entière que travaillent la question et ses réponses jamais données... Elle a 18 ans le 6 juin 1968. Et ajoute aux révoltes de mai un premier film qui décoiffe. Saute ma ville montre une jeune fille (jouée par Akerman elle-même) qui rentre chez elle, s'enferme dans sa cuisine, chantonne, allume la cuisinière à gaz et finit par tout faire péter. Des débuts littéralement explosifs, en mode féministe, pré-punk et tragicomique, pour une réalisatrice immédiatement exposée à l'incompréhension de certains, mais qu'André Delvaux soutiendra d'emblée. Trois mois d'Insas auront suffi à la nouvelle venue pour en claquer la porte et prendre avec Samy Szlingerbaum (futur réalisateur de Bruxelles Transit) un aller simple pour New York. Elle y vivra cinq ans, de petits boulots et d'expérimentations géniales comme La Chambre et Hôtel Monterey. Un lent panoramique à 360 degrés et un très hypnotisant travelling avant (savamment composé) qu'inspire le Wavelength de Michael Snow. Akerman y entreprend aussi son premier documentaire, Hanging Out Yonkers, sur des adolescents "à problèmes", qui restera inachevé. L'expérimental et le docu, elle y retournera désormais avec régularité, multipliant aussi les installations vidéo. Mais Chantal Akerman a retraversé l'Atlantique et c'est à Paris qu'elle habite en 1974, l'année où déboule sur les écrans le libérateur Je, tu, il, elle. La réalisatrice y campe une jeune femme échappant à l'enfermement de sa chambre pour faire un bout de chemin avec un camionneur (Niels Arestrup) puis rejoindre une autre femme (Claire Wauthion) avec laquelle elle a un rapport érotique intense. Sexuellement désinhibé, très audacieux par sa longue scène d'amour physique, le film évoque le passage express de Julie, l'héroïne, de l'adolescence à un âge adulte plein d'angoisses et d'interrogations mais qu'elle peut regarder en face. Déjà un peu réticente au qualificatif de féministe, Akerman ne sera pas plus à l'aise avec celui de lesbien, et refusera que Je, tu, il, elle fasse la tournée des festivals "gay" alors en plein développement. Méfiance pour les classements forcément réducteurs, les certitudes identitaires... Chantal a-t-elle eu l'occasion, plus tard, de lire ce que dit la grande Tilda Swinton? "La nature même de l'être humain c'est de se sentir étranger..." Après Jeanne Dielman, proclamé par le quotidien français Le Monde "premier chef-d'oeuvre au féminin de l'Histoire du cinéma", la cinéaste belge devient une référence de l'art et essai mondial. Durant deux décennies, ses films seront très attendus et décevront rarement. Viendront successivement et notablement l'attachant News from Home (des images sublimes de New York et la lecture par Akerman des lettres envoyées par sa mère durant son séjour là-bas), le romanesque Les Rendez-vous d'Anna (le parcours d'une réalisatrice jouée par Aurore Clément, alter ego sensible dans une fiction nourrie d'élans intimes), le très sensuel Toute une nuit (ballet des corps et des coeurs dans un Bruxelles nocturne et... tropical), les précités Golden Eighties et Histoires d'Amérique, un Nuit et jour revisitant Jules et Jim avec une femme et deux amants conduisant le même taxi, l'un le jour et l'autre la nuit!) et bien sûr Un divan à New York, comédie amoureuse de 1996 sur un échange d'appartements entre Juliette Binoche et William Hurt. Le désir de légèreté d'Akerman s'y exprime avec, comme toujours, une certaine mélancolie, laquelle dominera la majorité des films encore à venir. Sud, De l'autre côté, Demain on déménage, Là-bas... Les titres des films d'Akerman reflètent de plus en plus clairement l'éternelle bougeotte d'une artiste en constante recherche, de l'autre et d'elle-même. Avec pour unique point d'ancrage la présence d'une mère qui compte tellement qu'avec sa mort s'éteindra la flamme créative, et peu de temps après la vie même d'une cinéaste dont l'attachement à l'auteure de ses jours la ramenait aussi (peut-être surtout) à sa judéité. Pas religieuse mais culturelle. Chantal parlait de ses films comme de gestes artistiques mineurs, comme Deleuze parlait de "culture mineure" à propos de Kafka. Et comme Gainsbourg se revendiquait lui-même d'être un artiste mineur. De la judéité à la féminité, d'une minorité à l'autre, d'une oppression à l'autre, les deux axes de son travail se sont unis dans les meilleurs films de Chantal Akerman. Forcément juive, forcément féministe, forcément exilée, forcément rebelle.