Entre 1971 et 1974, Fritz Honka, tueur en série difforme, alcoolique et bourré de complexes, a sauvagement massacré plusieurs prostituées à Hambourg. Il conservait leurs corps à l'intérieur même de son sinistre appartement teuton aux murs couverts de photos de femmes nues d'où se dégageaient -forcément- des odeurs pestilentielles. Cette puanteur extrême, Fatih Akin, le réalisateur de Gegen die Wand et De l'autre côté, entend littéralement nous la faire respirer aujourd'hui dans un drame d'époque quasiment horrifique, et en tout cas terriblement grimaçant, qui ne nous épargne rien des infâmes dégueulasseries arrosées au vieux schnaps, à la transpi rance et au vomi acide de ce monstre déviant.
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Entre 1971 et 1974, Fritz Honka, tueur en série difforme, alcoolique et bourré de complexes, a sauvagement massacré plusieurs prostituées à Hambourg. Il conservait leurs corps à l'intérieur même de son sinistre appartement teuton aux murs couverts de photos de femmes nues d'où se dégageaient -forcément- des odeurs pestilentielles. Cette puanteur extrême, Fatih Akin, le réalisateur de Gegen die Wand et De l'autre côté, entend littéralement nous la faire respirer aujourd'hui dans un drame d'époque quasiment horrifique, et en tout cas terriblement grimaçant, qui ne nous épargne rien des infâmes dégueulasseries arrosées au vieux schnaps, à la transpi rance et au vomi acide de ce monstre déviant. On l'aura compris, Akin, cinéaste à l'intérêt en constant déclin -voir les récents The Cut et In the Fade...-, ne s'est donc pas soudainement transformé en chantre de la subtilité et de la suggestion avec Golden Glove -du nom du bar miteux que fréquentaient assidûment Honka et les tapineuses édentées qui avaient sa préférence. Film porcin et fier de l'être, ce nouveau long métrage serait même plutôt du style à en rajouter toujours trois couches au rayon outrance et complaisance. À Berlin, en février dernier, où Golden Glove a été très froidement accueilli en Compétition, et en particulier par la presse allemande, le réalisateur hambourgeois d'origine turque, pas du genre à se laisser démonter, revenait pour nous sur ses motivations profondes à l'heure de s'emparer de la trajectoire crapoteuse et suintante de Fritz Honka: "J'ai toujours eu envie de réaliser un film d'horreur. C'est un genre qui m'attire tout particulièrement. Mais en tant que cinéaste d'art et essai allemand, ça reste aussi un genre relativement inaccessible. Quand j'ai commencé à réaliser des films, je me suis naturellement tourné vers des sujets plus proches de moi, de mon quotidien, de ma culture. Alors quand je suis tombé sur le roman de Heinz Strunk, qui faisait le portrait peu amène d'un tueur en série ayant sévi dans ma propre ville natale au début des années 70, je me suis dit que c'était l'occasion rêvée, que ce livre légitimait en quelque sorte mon désir. Cette figure bien réelle, qui avait vécu dans mon quartier, que mon propre père connaissait, m'offrait la possibilité de continuer à explorer un sujet proche de moi tout en investissant ce territoire de l'horreur qui m'attirait tant. Parce que, très honnêtement, si je fais de l'horreur, j'ai besoin d'y croire. Je ne peux pas raconter une histoire de maison hantée ou ce genre de choses. Ce n'est tout simplement pas mon truc." Farce dépressive au mauvais goût appuyé et emballée dans une esthétique de vieux Derrick des familles, Golden Glove semble à l'arrivée surtout vouloir défendre l'idée d'un cinéma du trait systématiquement forcé, tout en grognements humides et en sons amplifiés, qui cherche assez grossièrement le malaise. Se drapant de vertu et de probité, Akin, lui, se défend justement d'avoir cherché l'humour crasse et la caricature. "Mon raisonnement est le suivant: si je traite de la violence, je me dois de la représenter de la manière la plus vraie et sincère possible. Et la violence est quelque chose de très sale, de très méchant. Ce n'est pas glamour, ce n'est pas fun, ce n'est pas beau... Si la violence que je choisis de montrer n'est pas dégoûtante, si elle n'est pas effrayante, alors, en un sens, c'est que je ne suis pas honnête." Certes. Tabassage en règle, décapitation à la scie, ustensile de cuisine détourné en substitut phallique, pluie d'asticots bouffeurs de macchabées... Sous couvert de sincérité, le naturalisme gore à l'oeuvre dans Golden Glove tourne en tout cas dangereusement à vide, oubliant au passage un peu trop commodément que le cinéma d'auteur à tendance morale dont Akin se réclame tant (jusqu'à convoquer assez ostentatoirement le souvenir d'un certain Rainer Werner Fassbinder) est aussi, et peut-être surtout, un art du non-dit et du hors-champ. Pas cette espèce d'attaque à ce point frontale et littérale à l'estomac du spectateur qu'elle en devient aussi vaine que facile. Mais le réalisateur allemand d'asséner encore: "Si je choisis de parler de quelque chose de très perturbant, je me dois de le montrer de très perturbante façon." Avant de préciser: "En un sens, j'ai toujours été attiré par le côté obscur de l'existence. La majorité de ma filmographie est là pour en témoigner. Je crois que travailler des motifs aussi durs et radicaux que ceux qui sont au coeur de Golden Glove aujourd'hui est tout simplement pour moi une manière d'exorciser mes peurs. À commencer par celle de la mort bien sûr." Film-thérapie, Golden Glove? C'est toute l'ambivalence de Fatih Akin, revendiquant une démarche intègre et personnelle tout en se gargarisant comme un enfant que son film ait fait fuir de dégoût une partie du public lors de sa présentation officielle à la Berlinale. "Cette projection, je l'ai vécue comme un véritable concert de rock. Je crois au cinéma. J'aime le cinéma. Et je reste persuadé qu'à l'heure du streaming généralisé, le cinéma doit rester une expérience à part entière. Mon film en est une. Il a été conçu dans cet esprit."