Il faut être un peu taré.e, non, pour se réjouir du suicide d'une série télévisée respectable et chercher à interdire une rétrospective de films de Roman Polanski? Que Kevin Spacey et Roman Polanski refoulent grave du trognon est une chose, de plus en plus indiscutable d'ailleurs. Mais tout simplement annuler House of Cards, c'est autre chose: à la fois un sommet de l'hypocrisie contemporaine et du pur foutage de gueule. Après tout, comme je l'ai vu passer sur Twitter, il ne serait que logique de lourder Spacey par un tour de passe-passe scénaristique et que le premier rôle soit désormais tenu, jusqu'à la fin naturelle de la série, par Robin Wright. Quant à commencer à penser cramer des films comme Le Locataire, Chinatown et Répulsion, parce que l'on ne pourrait plus dissocier "l'homme de l'artiste", c'est d'une dinguerie dystopique et fondamentaliste hallucinante: Fahrenheit 37°2 le matin, du nom de la petite fièvre féminazie matinale bien connue qui fait perdre tout sens des proportions. Cinglé au point que même Nicolas Bedos en a oublié d'être con, prenant le temps d'une chronique pour The Huffington Post de clairement poser une salve de questions aussi simples qu'importantes: "(...) n'est-on pas libre de regarder les films, d'écouter les chansons ou de lire les livres d'hommes et de femmes ayant fait preuve d'un comporteme...

Il faut être un peu taré.e, non, pour se réjouir du suicide d'une série télévisée respectable et chercher à interdire une rétrospective de films de Roman Polanski? Que Kevin Spacey et Roman Polanski refoulent grave du trognon est une chose, de plus en plus indiscutable d'ailleurs. Mais tout simplement annuler House of Cards, c'est autre chose: à la fois un sommet de l'hypocrisie contemporaine et du pur foutage de gueule. Après tout, comme je l'ai vu passer sur Twitter, il ne serait que logique de lourder Spacey par un tour de passe-passe scénaristique et que le premier rôle soit désormais tenu, jusqu'à la fin naturelle de la série, par Robin Wright. Quant à commencer à penser cramer des films comme Le Locataire, Chinatown et Répulsion, parce que l'on ne pourrait plus dissocier "l'homme de l'artiste", c'est d'une dinguerie dystopique et fondamentaliste hallucinante: Fahrenheit 37°2 le matin, du nom de la petite fièvre féminazie matinale bien connue qui fait perdre tout sens des proportions. Cinglé au point que même Nicolas Bedos en a oublié d'être con, prenant le temps d'une chronique pour The Huffington Post de clairement poser une salve de questions aussi simples qu'importantes: "(...) n'est-on pas libre de regarder les films, d'écouter les chansons ou de lire les livres d'hommes et de femmes ayant fait preuve d'un comportement abject? Vais-je cesser de me déhancher sur une chanson de Michael Jackson ou de Jim Morrison sous peine de me voir désigné comme complice des saloperies dont ils furent accusés? Va-t-on interdire une expo sur Jean Genet, accusé de pédophilie et de vol? Va-t-on nier le tournant littéraire que marqua Le Festin nu de William Burroughs ou le Voyage au bout de la nuit de Céline, sachant que l'un tua sa femme d'une balle de revolver et que l'autre collabora à un régime génocidaire? Ne peut-on plus parler, creuser et réfléchir?" Creusons, justement... Un peu à côté de la plaque, mais bon. Des débats sur Louis-Ferdinand Céline et d'autres géniales crapules, ça existe depuis toujours et j'ai toujours trouvé ça extrêmement fatigant et masturbatoire. Pour une raison très simple: j'aime être secoué. Je veux pouvoir voir des films et lire des livres qui m'offensent ou présentent des points de vue que je ne partage pas. Je veux pouvoir visiter ce qui existe entre les deux oreilles de types sur lesquels je pourrais avoir envie de cracher ou même de leur balancer mon front sur le nez. Un exemple tout con: j'ai été victime de flics abusifs et j'ai souffert de leur impunité. Pourtant, j'aime toujours certains films de flics abusifs et impunis, comme le premier Dirty Harry, Freebie & The Bean ou Memories of Murder. Ces personnages sont horribles. S'ils existaient, j'aimerais qu'ils subissent une sentence médiévale. Mais ce n'est que du cinéma et c'est cool que ces flics agissent dans ces films comme ils le font. Tout comme l'extrême perversion des meilleurs films de Roman Polanski est cool et que Kevin Spacey n'a jamais été aussi cool que dans Swimming with Sharks, un film d'ailleurs probablement inspiré de la vie de bureau d'Harvey Weinstein puisque, mogul du cinoche indépendant du début des années 90, il y harcèle cruellement durant deux heures ses employés effrayés. Suis-je complice de leurs saloperies dans la vie réelle en trouvant ça cool? Je ne le pense pas. Dans la vie réelle, il se fait que je suis même très ennemi de la saloperie, de l'impunité, des esprits de corps et des omertas. Dans l'art et dans l'entertainment, tout me semble en revanche permis. Y compris le compliqué, l'offensant, l'irresponsable et, pourquoi pas, carrément même l'innommable. Je connais quelques personnes qui n'iraient jamais voir "un film de droite" et ne désirent consommer que des produits culturels moralement inattaquables, voire carrément inoffensifs. J'appelle ça une mentalité de grand-mère mais ça ne me fait pas tellement marrer. Je vois même ça comme plutôt dangereux. Que Spacey et Polanski soient dénoncés pour leurs délits sexuels à répétition et que vacillent leurs impunités est une bonne chose mais que leurs films soient ensuite perçus comme des émanations du Mal, des outils de corruption morale ou même des produits soudainement gênants est très dérangeant, parce que cela nous ramène en droite ligne vers des ordres moraux et des mentalités rigides, vers une culture dominante à la prétention de vertu assez atroce. C'est là où vous me rétorquerez "ouais mais et Noir Désir, hein?", parce que oui, il y a trois semaines, ça n'avait pas l'air de me déranger tant que ça d'un peu saboter la carrière de Bertrand Cantat. Sauf qu'il s'agissait de conspuer le cynisme crasse des uns et des autres impliqués dans le business musical ainsi que l'abjection de la mise en scène d'une prétendue rédemption. Pas de chercher à lui interdire une énième tentative de retour et encore moins aux gens d'écouter ses disques, nouveaux comme anciens. Tant qu'à m'autociter, tout ce ramdam autour de Spacey et Polanski me fait d'ailleurs plutôt penser à une autre chronique récente. Celle de la semaine dernière, celle qui parle de ce système de crédit social qui sera dans deux ans obligatoire en Chine. Pour rappel, si vous fréquentez même virtuellement quelqu'un considéré comme un "mauvais citoyen", vous y perdrez des points. Comme Netflix et La Cinémathèque de Paris en perdent aujourd'hui. "On ne dit pas d'un boulanger violeur qu'il fait de bonnes baguettes", était-il écrit sur une pancarte de protestation devant La Cinémathèque de Paris. À première vue, la formule n'est pas sans pertinence. En France, c'est que Roman Polanski bénéficie effectivement d'une immunité de classe due à son statut de cinéaste respecté. En France, on rigole d'ailleurs toujours bien de la gaudriole gauloise, c'est toujours mieux que le puritanisme américain. L'ennui, c'est qu'un boulanger violeur peut faire de bonnes baguettes, qu'une sexualité détraquée n'empêche nullement le génie dans d'autres domaines. Ce n'est pas relativiser un crime de le penser. Par contre, en le niant, en refusant de considérer cette évidence comme valide, on change tout simplement de rapport à la justice. Or là, on n'en est même plus à simplement vouloir couper des couilles. On en est sérieusement à envisager de zapper de la surface de la Terre jusqu'au souvenir de personnalités certes très problématiques mais qui ont par ailleurs indiscutablement marqué de façon positive l'histoire de leur secteur. C'est quoi, dès lors, l'étape suivante? Organiser des autodafés de DVD? Aplatir toutes leurs possessions matérielles à la tractopelle? Refroidir leur famille? Zigouiller tous ceux qui ont mis un 10/10 à Répulsion ou à House of Cards sur Sens Critique? On y va. De moins en moins lentement, d'ailleurs.