Quelques mois après Gena Rowlands et John Cassavetes, c'est au tour d'un autre couple mythique de cinéma d'être au coeur d'une double actualité éditoriale, Josef von Sternberg et Marlene Dietrich, dont la relation esthétique, entamée avec les années 30 par L'Ange bleu pour se terminer cinq ans plus tard sur The Devil Is a Woman, devait se confondre avec la légende. Cette même légende qui nourrit aujourd'hui Les Jungles hallucinées, l'essai critique que consacre Mathieu Macheret au réalisateur, et Celle qui avait la voix, le portrait de la comédienne qu'esquisse Camille Larbey, publiés tous deux chez Capricci.
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Quelques mois après Gena Rowlands et John Cassavetes, c'est au tour d'un autre couple mythique de cinéma d'être au coeur d'une double actualité éditoriale, Josef von Sternberg et Marlene Dietrich, dont la relation esthétique, entamée avec les années 30 par L'Ange bleu pour se terminer cinq ans plus tard sur The Devil Is a Woman, devait se confondre avec la légende. Cette même légende qui nourrit aujourd'hui Les Jungles hallucinées, l'essai critique que consacre Mathieu Macheret au réalisateur, et Celle qui avait la voix, le portrait de la comédienne qu'esquisse Camille Larbey, publiés tous deux chez Capricci. "Il est temps de revenir à Sternberg", postule Macheret, critique au Monde et aux Cahiers du Cinéma, dès l'ouverture de son ouvrage. Et pour cause, le cinéaste austro-américain étant aujourd'hui largement oublié, et avec lui son apport fondamental au 7e art: ses sept films avec le mythe Marlene bien sûr, mais d'autres aussi, guère moins essentiels, comme Underworld et The Docks of New York, qui en firent l'un des grands maîtres du muet, ou The Saga of Anatahan, testament cinématographique tourné (en studio) au Japon en 1957, et accueilli dans l'incompréhension quasi générale. Et si, comme le précise la quatrième de couverture, "cet ouvrage est un exercice d'admiration au sujet d'une oeuvre parmi les plus farouchement insolites et tragiquement sensuelles jamais tournées à Hollywood", on est aussi en droit d'y voir une entreprise de réhabilitation.De Sternberg qui fut autant un maître de la forme que le tenant d'un cinéma tendu vers le désir, l'auteur pose d'emblée le paradoxe de sa relation avec Hollywood: "Il en détestait la vulgarité et la bêtise, mais n'aurait jamais pu travailler ailleurs qu'au sein des studios, dont la capacité à susciter des mondes imaginaires répond profondément aux besoins de son style." Son parcours au sein de l'usine à rêves n'aurait cependant rien d'un long fleuve tranquille, épousant un relief accidenté où, aux sommets incontestés répondraient les revers de fortune -le principal intéressé déclarera lui-même avoir cessé de faire du cinéma en 1935, l'année de la rupture avec Dietrich, quand bien même sa filmographie alignera encore une petite dizaine de films, dont certains nullement négligeables, comme The Shanghai Gesture, avec l'étincelante Gene Tierney, ou le Fièvre sur Anatahan susmentionné. Quant à Macheret, il évoque, ponctuant le survol de sa carrière artistique par son versant négatif, une "impressionnante et grandiose constance dans le désastre", la demi-mesure n'appartenant pas au vocabulaire sternbergien. Aussi vrai que "la dualité est consubstantielle à tout le cinéma de Sternberg" , l'oeuvre touche non moins régulièrement au sublime. Et ce livre, qui double la déclaration d'amour d'une étude fouillée, en dégage les lignes de force, les motifs récurrents et les figures esthétiques comme les obsessions, s'aventurant avec bonheur dans la jungle hallucinée de l'imaginaire du réalisateur. Si sa rencontre avec Marlene Dietrich allait porter à quintessence son art de l'artifice, elle ne l'épuiserait pas pour autant, les demi-mondes du cinéaste viennois n'en finissant pas de fasciner. Et Mathieu Macheret d'encore écrire: "La beauté du cinéma de Josef von Sternberg est en grande partie liée à sa vision incroyablement cruelle de l'amour, celle d'une force sauvage qui s'empare de tout un chacun pour le soumettre, pulvériser son orgueil, le faire ramper comme un insecte sur les marches de son temple et le recracher au monde défait de tout, intégralement vaincu. D'où venait donc cette vision terrible, voisine du naturalisme mais propice à toute sorte de dérèglements intérieurs, à contre-courant du puritanisme et du romantisme hollywoodiens? D'une sensibilité résolument européenne que Sternberg, à l'instar de son compatriote Erich von Stroheim, a conservée tout au long de sa carrière de réalisateur américain (...)" Pas moins. Et ces pages constituent un appel irrésistible à se replonger dans la grande parade enfiévrée de son cinéma... Comme en appendice à cet essai touffu et enlevé, le même éditeur propose, dans sa collection Stories, un récit consacré par la journaliste Camille Larbey à Marlene Dietrich sous le titre Celle qui avait la voix. Manière de recomposer, à distance littéraire, la relation esthétique sans équivalent dans l'histoire du 7e art qui devait unir l'actrice au réalisateur. Complémentaires, les deux ouvrages répondent toutefois à une ambition différente, ce petit volume s'inscrivant dans une série de biographies dressant le portrait synthétique de stars légendaires (il y eut précédemment Marlon Brando, Joan Crawford ou Robert Mitchum). Le parcours de la comédienne, l'autrice l'entame dans l'appartement de l'avenue Montaigne où elle devait passer les dernières années de sa vie recluse, avant de remonter le fil, mouvementé, de son existence - "À trop dériver dans son propre mythe, Marlene Dietrich avait fini par se perdre", écrit-elle dans les premières pages, esquissant un lien avec son personnage de caboteuse dans Shanghai Express, l'un de ses sept films avec Sternberg. Et donnant le ton d'un ouvrage inscrit au confluent d'aventures rocambolesques et d'une carrière à rebondissements, dont la rivalité avec Greta Garbo, "le mythe" vs "la divine", opérerait en quelque sorte la synthèse, Camille Larbey racontant comment elle déborda de l'écran (où leurs films sortirent, un temps, en miroir), pour bientôt les relier "par amant(e)s interposé(e)s". Il y a là encore diverses observations pertinentes, et notamment comment les deux actrices, rejointes pour le coup par Katherine Hepburn, " brouillèrent, à l'écran comme à la ville, les notions d'identité de genre dans l'Amérique de la Grande Dépression" . Si l'autrice salue la voix grave et suave "cette voix rauque qui a enluminé les films de Sternberg, ragaillardi les boys pendant la guerre et fait rire les auditeurs américains" , elle convoque aussi la légende sur les pas d'une star charriant avec elle " un bout de la splendeur passée d'Hollywood". Pour ponctuer, passés les amours, les tours de chant à Vegas, le pot-au-feu qu'appréciait par-dessus tout Gabin ou encore les persiflages, cet ouvrage léger sur une note sensible, dans les brumes de sa nostalgie de Berlin, là où tout avait commencé...