Octogénaire depuis peu (il est né le 7 avril 1939), Francis Ford Coppola se porte plutôt pas mal. C'est du moins ce que laisse entendre une très longue et très passionnante interview publiée il y a deux ou trois semaines sur le site du magazine américain Deadline. "Le Napoléon du Cinéma", qui n'a plus tourné depuis Twixt en 2011, un étrange nanar d'horreur avec Val Kilmer, y annonce carrément un retour aux affaires de premier plan. Megalopolis, un projet ayant pour cadre New-York qu'il traîne depuis des décennies et dont un premier tournage avait été interrompu par les attentats du 11 septembre 2001, serait en passe d'être relancé. Une nouvelle version d'Apocalypse Now (la troisième) pourrait sortir officiellement, de même que The Cotton Club Encore, un "remix" de son film de 1984 se passant dans le milieu (pourri) des boîtes de jazz des années 30. Moins convaincant : le papa de Sofia aimerait aussi beaucoup remonter Le Parrain III, l'épisode pourtant superflu de sa saga maffieuse.

Commençons par Apocalypse Now. Dans l'interview à Deadline, Coppola dit avoir revu le film il y a quelques années à la télévision britannique et l'avoir finalement trouvé beaucoup moins étrange ("weird") que dans son souvenir ; "comme ces peintures d'avant-garde qui deviennent du papier-peint dans les maisons des gens après seulement quelques années." Il est notoire que Coppola a toujours voulu que son film de guerre soit largement over-the-top, avec "des surfeurs, des drogues, du rock and roll et les Doors." Le résultat sorti en 1979 ne l'a jamais franchement satisfait, selon lui "trop court" et tailladé pour satisfaire ses producteurs.

Megalopolis est un film à grand spectacle, carrément le plus ambitieux de son réalisateur depuis Apocalypse Now.

En 2000, il avait déjà retravaillé Apocalypse Now en le rallongeant de 49 minutes, le temps d'une version Redux qui humanisait surtout le Capitaine Willard (on le voyait même rire) et osait aussi des scènes de sexe, notamment avec les playmates et entre Martin Sheen et Aurore Clément. Redux était en fait une version plus hollywoodienne, un film de guerre beaucoup plus traditionnel qu'étrange et psychédélique. Plus spectaculaire, plus lumineux, plus fun presque. Une mission suicide à la 12 Salopards plus qu'un grand spectacle pétaradant se transformant peu à peu en sombre méditation existentielle. Coppola s'en est rendu compte, parlant désormais de ce deuxième montage comme de quelque chose de beaucoup "trop farci", truffé de choses au fond franchement inutiles. Il a donc décidé, pour les 40 ans du film, de proposer une troisième version, un Apocalypse Now Final Cut de 183 minutes sans la scène de sexe avec les playmates dans l'hélicoptère accidenté mais avec celle de "la plantation française". Il n'est pas certain que cela apporte grand-chose au film mais à lire la critique du site Indie Wire, cette version 2019 relève en fait surtout du plaisir geek. Coppola a beau claironner que ce mix est le plus proche de sa vision artistique initiale, il s'est surtout payé un tout gros kif de technicien, y allant à fond sur la restauration de négatifs, le montage et le son. Ce dernier serait tout bonnement exceptionnel, "immersif", une raison donc suffisante pour faire de ce Final Cut un must-hear.

The Cotton Club Encore, c'est une toute autre affaire, une approche fort différente. Si on en croit l'interview de Deadline, le tournage de ce film sorti en 1984 avec Richard Gere et Gregory Hines dans les rôles principaux a été plutôt mouvementé. La Mafia s'en est mêlée. Il y a visiblement eu de l'argent sale à blanchir dans la production, des procès et même... un meurtre. "Une guerre totale", selon Coppola, à qui le film n'appartient pas mais qui a toujours rêvé d'en faire une nouvelle version moins bâclée que celle que tout le monde connaît depuis 35 ans. Cette révision existe depuis 2017 et à chaque fois qu'elle a été montrée dans un festival, le public s'est montré carrément convaincu. "Ce qui avait été un peu décousu et déséquilibré, pas très clair et peut-être même répétitif, a juste fort bien fleuri", en dit Coppola. Une véritable nouvelle naissance pour un film jusqu'ici jugé un peu léger et qui prendrait dans cette nouvelle version une envergure inédite, au ton plus noir et avec une meilleure fin. Une distribution commerciale serait envisagée, encore cette année.

Son troisième projet du genre est a priori le moins excitant. En 2022, on fêtera les 50 ans du Parrain et, pour l'occasion, Coppola espère montrer une nouvelle version du Parrain III, l'épisode le plus faible, roublard et surtout vénal de sa saga maffieuse, tourné en 1990 avec toute une série d'acteurs bien assis sur leur subtilité d'antan. Selon Deadline, Coppola entend surtout y faire briller sa fille Sofia, dont le jeu d'actrice pour le moins limité, est devenu au fil des ans l'objet de critiques répétées, une blague en soi et peut-être même la principale raison pour laquelle ce film n'est pas fort aimé.

Il y a donc un côté papa-zinzin dans cette idée de sauver sa prestation par un nouveau montage, alors que voilà peut-être bien un film à oublier pour de bon. Il y aurait aussi un côté Star Wars Episode IX à cette nouvelle version du Parrain III, puisque si on y verrait Michael Corleone définitivement hors-jeu, cela ne mettrait pas fin à l'univers dans lequel il évolue, laissant la porte ouverte à des Parrain IV ou même V. On sait d'ailleurs que l'idée d'un Parrain IV avec Leonardo Di Caprio a longtemps traîné dans un tiroir de la Paramount.

Megalopolis est en revanche un projet drôlement plus emballant. Coppola se traîne depuis des décennies cette idée "basée sur des choses réelles qui se sont passées à Rome il y a 2000 ans" et transposées dans l'Amérique du XXIème siècle : "Un accident survient et vous avez un architecte qui tente de reconstruire la ville comme une utopie. Et un maire qui essaye de l'en empêcher..." Megalopolis est un film à grand spectacle, carrément le plus ambitieux de son réalisateur depuis Apocalypse Now. Parviendra-t-il à le mener à bien ? Le scénario tiendra-t-il la route ? Peu importe, au fond. Ce qui fait surtout plaisir à voir et ce qui est aussi une grande leçon de vie, c'est l'énergie que Francis Ford Coppola déploie à un âge pourtant avancé et alors que le cinéma lui a surtout créé des problèmes et le pinard une colossale et très confortable fortune. "J'ai 80 ans mais j'ai un oncle âgé de 102 ans qui vient juste de terminer l'écriture d'un nouvel opéra qui a été fort bien reçu. D'un point de vue génétique, il pourrait me rester 20 ans et j'aurais bien besoin de tout ce temps pour faire toutes les choses dont l'idée m'excite encore.", conclut-il dans l'interview à Deadline. Ce qui sent... La victoire, fils.