Découvert lors de la dernière Berlinale, Transit, le nouvel opus de Christian Petzold, en a incontestablement constitué l'un des temps forts. L'auteur de Barbara y adapte l'ouvrage éponyme qu'écrivit en 1941 et 1942 la romancière allemande Anna Seghers lors de son exil mexicain. L'action a pour cadre Marseille, en 1940, alors que, fuyant l'avancée des troupes nazies, des réfugiés de tous horizons espèrent un hypothétique embarquement vers l'Amérique et la liberté. Parmi eux, Georg, un jeune Allemand ayant usurpé l'identité d'un mort afin de faciliter son départ, mais qui va bientôt être prisonnier des circonstances, comme happé par les limbes...
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Découvert lors de la dernière Berlinale, Transit, le nouvel opus de Christian Petzold, en a incontestablement constitué l'un des temps forts. L'auteur de Barbara y adapte l'ouvrage éponyme qu'écrivit en 1941 et 1942 la romancière allemande Anna Seghers lors de son exil mexicain. L'action a pour cadre Marseille, en 1940, alors que, fuyant l'avancée des troupes nazies, des réfugiés de tous horizons espèrent un hypothétique embarquement vers l'Amérique et la liberté. Parmi eux, Georg, un jeune Allemand ayant usurpé l'identité d'un mort afin de faciliter son départ, mais qui va bientôt être prisonnier des circonstances, comme happé par les limbes... La résonance avec le présent est manifeste, et s'il a conservé au récit son contexte historique, Petzold a toutefois choisi de filmer dans des décors d'aujourd'hui -l'anachronisme apparent n'étant pas étranger au trouble suscité par le film du cinéaste berlinois. "Plusieurs raisons ont présidé à ce choix, explique-t-il dans un salon du Berlinale Palast. Je venais de tourner un film historique (Phoenix, NDLR) et ça requiert beaucoup d'énergie, tout en étant un peu fastidieux, à cause des soucis engendrés par les accessoires, les costumes et la reconstitution. Mais j'ai aussi la conviction qu'un film, quel qu'il soit, est également situé au présent, ne serait-ce que parce qu'il est tourné dans le présent, et inévitablement lié à l'époque où il se fait. Enfin, je ne crois pas que nous devons envisager l'Histoire de haut: nous avons une certaine responsabilité vis-à-vis d'elle, et non l'inverse. La question n'est pas tant de savoir si nous l'avons reconstituée correctement que si nous l'avons comprise..." A fortiori lorsque, comme ces jours-ci, cette Histoire semble vouloir repasser les plats, postulat dont Transit apporte l'illustration limpide: "Entre 16 et 20 ans, j'étais d'obédience marxiste, poursuit Petzold. Karl Marx a dit que l'Histoire avait tendance à se répéter, mais que si la première occurrence adoptait des contours tragiques, la seconde était plutôt grotesque. Si l'on considère l'Europe aujourd'hui, force est de constater que si l'Histoire semble malheureusement se reproduire, ce n'est pas le moins du monde de manière grotesque, mais une nouvelle fois sous la forme d'une tragédie. Et c'est ça qui est si terrible." Avec ses personnages littéralement en situation de transit, entre deux continents comme entre la vie et la mort, passé et présent se confondant dans l'attente d'un futur incertain, Transit porte un regard acéré sur le monde. Le cinéaste se défend cependant d'avoir voulu, initialement, poser un geste politique. "Pour moi, le cinéma est l'endroit où l'on rencontre des réfugiés, des gens qui fuient quelque chose, pas seulement pour des raisons politiques. On n'y croise pas uniquement des migrants contraints à l'exil, mais aussi des gens qui fuient leur mariage, quittent leur travail, aspirent à vivre autre chose. Transit est aussi un livre qui parle du fait de devenir un individu. Dans le roman, le protagoniste central mène une vie sans véritable objet, il ne s'est pas fait de place dans la société, n'a pas de responsabilités et passe son temps à baiser à gauche et à droite. En changeant d'identité, il commence à ressentir des choses comme l'amour, la douleur, l'importance de la loyauté, et il apprend à devenir un être humain. C'est en endossant une fausse identité qu'il se forge en définitive la sienne." Mais si l'intention de Christian Petzold n'était nullement d'adresser un message politique au monde, la réalité du moment allait bientôt le rattraper. "En préparant le scénario, j'ai été étonné de voir combien autour de nous en Europe, on voyait resurgir les fantômes du passé. L'UKIP en Grande-Bretagne, le Vlaams Blok en Belgique, le FPO en Autriche, l'AfD en Allemagne...: partout, il se trouve des gens pour affirmer l'identité, la race, l'ethnicité, la culture, en excluant l'autre, en fermant les frontières, en exigeant que l'on y montre son passeport... Anna Seghers a écrit son roman pour dire que ça ne devrait plus jamais arriver. C'est pour ces mêmes raisons que des millions de gens sont morts à l'époque. Ces faits se produisent à nouveau, et voilà comment le script de Transit est aussi devenu politique." Manière de se soustraire à son dispositif formel, aussi concluant soit-il, le cinéaste y injecte une large part de romanesque. Déjà présent dans Phoenix, le motif de l'identité d'emprunt ouvre sur d'innombrables possibles dont le film joue habilement. "L'identité est une construction qui se travaille, sourit-il. J'ai toujours aimé les histoires criminelles où les gens se fabriquent un faux passeport et essaient d'entamer une nouvelle vie, de devenir quelqu'un d'autre, d'usurper l'identité d'un autre. Mais on ne peut rester la même personne avec une nouvelle identité, elle vous infecte en quelque sorte. Un équilibre se forme entre la volonté de contrôler sa vie et le fait d'être contrôlé par elle. Cette dimension me fascine et me semble porteuse d'histoires intéressantes pour le cinéma." Un tiraillement auquel l'impeccable Franz Rogowski, en Georg idéalement somnambule, apporte une urgence frémissante. Christian Petzold recourt encore à un instrument cinématographique dont le potentiel romanesque n'est plus à rappeler depuis la Nouvelle Vague, une voix off adoptant, pour le coup, des contours aussi littéraires que subjectifs. "Le roman s'appuyait sur une voix off à la première personne, un mode de narration que je n'aime guère au cinéma, même s'il y a des exceptions, comme Barry Lyndon de Kubrick ou Jules et Jim de Truffaut. Dans Trainspotting, The Usual Suspects et Fight Club, le voice over off feint la complicité avec le spectateur, avant de se révéler être autre chose, pour mieux le blouser. Je voulais tourner un film qui puisse aussi fonctionner sans voix off, et où celle-ci pourrait jouer le rôle d'une musique venue souligner ce qui se passe à l'écran, mais dans des termes légèrement différents." Porteuse de ses propres désirs, à l'image de ceux animant les personnages du film, présences fantomatiques peuplant cet espace de transit en attendant de se réapproprier leur histoire...