De Chris Marker, disparu en juillet 2012 à l'âge de 91 ans, on ne connaît le plus souvent que La Jetée, film-culte réalisé en 1962 et pierre angulaire du cinéma de science-fiction. Si cette oeuvre n'en finit plus de fasciner, il n'y a pourtant là qu'un échantillon de la planète Marker, un artiste d'une légendaire discrétion, celui que l'on a appelé "le plus célèbre des cinéastes inconnus" s'étant exprimé sur les terrains les plus divers. Démonstration avec l'exposition Chris Marker: Memories of the Future que lui consacre Bozar à compter du 19 septembre, en collaboration avec la Cinémathèque française, et qui retrace son parcours, avec à l'appui documents rares, archives, entretiens, films et créations.
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De Chris Marker, disparu en juillet 2012 à l'âge de 91 ans, on ne connaît le plus souvent que La Jetée, film-culte réalisé en 1962 et pierre angulaire du cinéma de science-fiction. Si cette oeuvre n'en finit plus de fasciner, il n'y a pourtant là qu'un échantillon de la planète Marker, un artiste d'une légendaire discrétion, celui que l'on a appelé "le plus célèbre des cinéastes inconnus" s'étant exprimé sur les terrains les plus divers. Démonstration avec l'exposition Chris Marker: Memories of the Future que lui consacre Bozar à compter du 19 septembre, en collaboration avec la Cinémathèque française, et qui retrace son parcours, avec à l'appui documents rares, archives, entretiens, films et créations. Éditeur, artiste multimédia, écrivain, musicien, photographe et, bien sûr, cinéaste: le simple énoncé des identités artistiques multiples de Chris Marker suffit à donner le tournis, l'artiste, secret, ayant aussi été l'un des créateurs les plus complets de son temps. Né Christian Bouche-Villeneuve à Neuilly en 1921 (il n'adoptera son pseudonyme qu'en 1945), Marker arpentera le XXe siècle avec gourmandise, inlassable explorateur de la planète, du temps et des moyens d'expression. Nul hasard d'ailleurs si l'exposition s'intitulait, dans sa configuration initiale présentée au printemps dernier à Paris, Les Sept vies d'un cinéaste, en écho à "l'extraordinaire pluralité des pratiques qui le caractérisent".Soit un voyage chronologique au coeur d'une oeuvre polymorphe, parcours artistique entamé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (pendant laquelle il avait rejoint la Résistance) et déjouant toute tentative de classification. Se voyant dans un premier temps écrivain, Marker publie, en 1949, son unique roman, Le Coeur net, que suivra trois ans plus tard l'essai Giraudoux par lui-même. Le virus du cinéma le rattrape toutefois, et le remarquable court métrage Les statues meurent aussi, coréalisé en 1953 avec Alain Resnais (et proposé dans son intégralité dans le parcours de l'expo), est là pour témoigner d'emblée de l'engagement de son auteur, avec ce documentaire sur l'art africain doublé d'un pamphlet anticolonialiste, et à ce titre censuré par l'État français pendant onze ans. Marker ne s'en tient pas au seul champ cinématographique: on le retrouve, dans la foulée, éditeur d'une collection de guides de voyage, Petite planète, consacrant des volumes à divers pays, de l'Iran au Japon, du Maroc au Sahara, du Portugal à la Grèce, et jusqu'à la Belgique, et insistant sur la vision de pays en mutation. Un séjour en Corée du Nord à la fin des années 50 lui inspire Coréennes, un livre mêlant textes et images, et l'on en passe... S'il parcourt le monde en globe-trotteur dont les pas mènent encore en Sibérie -il signera, en 1958, Lettre de Sibérie, documentaire où s'exprime, derrière le commentaire au ton ironique, un vif esprit critique- ou aux États-Unis, l'artiste est aussi un explorateur de formes. Et son oeuvre, aventureuse, est résolument expérimentale. La Jetée en est un exemple limpide, ciné-roman de 28 minutes composé d'un montage de photographies -images fixes pour un temps mouvant, puisqu'il y est question, après la troisième guerre mondiale, d'accomplir des voyages dans le passé et l'avenir afin de sauver l'humanité présente. Perspective trouvant des accents romantiques sur les pas d'un personnage obsédé par une jeune femme fugitivement aperçue sur la jetée de l'aéroport d'Orly, et qui débouchera sur un constat sans appel: "On ne s'évade pas du temps". Le film est projeté dans son intégralité, et on ne se lasse pas de ce ballet lancinant et de sa voix off pénétrante. L'exposition y adjoint diverses photos, ainsi que des carnets et autres travaux préparatoires, soulignant par ailleurs la parenté entre La Jetée et Vertigo, le chef-d'oeuvre de Hitchcock. Ce ciné-roman appelle également à une lecture politique, renvoyant en cela à l'oeuvre dans son ensemble. Chris Marker a, en effet, été le témoin engagé de son temps, l'acteur généreux se doublant d'un critique attentif. Orientation que ne se fait faute de souligner l'exposition, dont l'un des chapitres est consacré à l'homme des collectifs et à l'activiste. Et qu'attesteront, à des titres divers, des documentaires sur Cuba ou Israël, mais aussi Le Joli Mai (1962) , chronique du Paris de l'après-guerre d'Algérie, le film Loin du Viêtnam, qu'il coordonnera en 1967, son action au sein des groupes Medvedkine (composés d'ouvriers et de techniciens du cinéma mettant leur pratique en commun pour la création de films militants), l'impulsion du groupe SLON, basé en Belgique, l'abondant travail de documentation des événements de Mai 68 à l'aide de photographies, mais aussi de ciné-tracts, l'engagement auprès des cinéastes chiliens proches de l'Unité populaire, le film Le fond de l'air est rouge, essai lucide réalisé en 1977 sur les mouvements révolutionnaires de la décennie précédente, Le Tombeau d'Alexandre (1993) , portrait d'Alexandre Medvedkine doublé d'un retour sur la Révolution russe et ses suites, ou encore trois films, réalisés dans les années 90 toujours, sur le conflit dans les Balkans. Marker se multipliera encore, tournant la série télévisée L'Héritage de la chouette, autour de la pensée grecque dans la culture contemporaine, réalisant des portraits d'Akira Kurosawa sur le tournage de Ran, mais aussi d'Yves Montand et Simone Signoret (qu'il avait rencontrée dans les années 30, alors qu'ils fréquentaient le lycée Pasteur, une amitié fondatrice parmi d'autres). Intitulé Tous les espaces-temps, l'ultime module de l'exposition s'attarde pour sa part sur un créateur curieux de technologies, avec notamment les installations multimédia Zapping Zone et Owls at Noon Prelude: the Hollow Men. Mais aussi le programme de discussion avec un ordinateur conçu par ses soins: Dialector. L'on en oublie, et non des moindres, la planète Marker recelant des richesses infinies, au rang desquelles on s'en voudrait de ne point mentionner Guillaume-en-Égypte, son alter ego chat, commentant abondamment l'actualité politique dans des collages électroniques. Manière de rappeler que cet artiste encyclopédique, intellectuel et avant-gardiste était aussi facétieux... À noter que Bozar ajoute un volet "vivant" à cet abondant menu, avec des projections et débats, mais encore un espace-laboratoire confié à Laurence Rassel, directrice de l'Erg et collaboratrice régulière de Chris Marker, histoire encore de faire le lien entre l'héritage de cet homme-monde et la génération contemporaine...