Régulièrement saluée, la vitalité retrouvée du cinéma sud-américain n'a pas touché le Paraguay, resté globalement imperméable à cette effervescence. C'est dire si la sélection de Las Herederas à la dernière Berlinale constituait un petit événement, le film de Marcelo Martinessi recueillant dans la foulée les faveurs de la critique -il devait obtenir le prestigieux prix Fipresci- mais aussi du jury, avec le prix d'interprétation féminine pour Ana Brun et l'Ours d'argent pour le réalisateur.
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Régulièrement saluée, la vitalité retrouvée du cinéma sud-américain n'a pas touché le Paraguay, resté globalement imperméable à cette effervescence. C'est dire si la sélection de Las Herederas à la dernière Berlinale constituait un petit événement, le film de Marcelo Martinessi recueillant dans la foulée les faveurs de la critique -il devait obtenir le prestigieux prix Fipresci- mais aussi du jury, avec le prix d'interprétation féminine pour Ana Brun et l'Ours d'argent pour le réalisateur. Signant à 45 ans son premier long métrage, ce dernier y esquisse le portrait de Chela, une sexagénaire effacée que les circonstances vont conduire à sortir de l'ombre de sa compagne, Chiquita. Le début d'une lente métamorphose, coeur battant d'un film pudique décliné quasi exclusivement au féminin. "J'ai grandi dans un monde rempli de femmes, ma mère, mes tantes, mes soeurs et la nanny qui s'occupait de moi, explique le cinéaste. Au moment de me lancer dans l'écriture du scénario, leurs voix sont les premières à avoir résonné. Un autre élément fondamental à mes yeux résidait dans le passage du temps, en tant que reflet d'une société où l'Histoire est très forte et très présente, comme si elle ne cessait de se répéter. Je voulais montrer le temps sur le visage de ces femmes, le papier peint, les meubles, dans chaque élément..." Et de s'inscrire résolument à rebours du machisme imprégnant la société paraguayenne: "Je me suis bien sûr demandé pourquoi il m'était difficile de diriger des hommes, et je pense que ça tient au fait qu'ils sont éduqués avec la conviction d'avoir toutes les réponses: on leur apprend à ne pas être vulnérables, et à avoir raison. Alors que la beauté de la vie réside précisément pour moi dans le fait de douter et d'être vulnérable. Travailler autour de femmes se posant des questions était donc très important pour moi, au même titre qu'interroger la société dans laquelle je vis, et la refléter." Son film, Marcelo Martinessi a choisi de le situer à une époque indéfinie, manière pour lui de signifier combien l'Histoire du Paraguay tend à repasser les plats, le marasme semblant devoir envelopper toute chose pour ainsi dire. "J'appartiens à une société où il convient d'obéir et où prévaut une certaine opacité, relève le réalisateur. Mon père avait dix ans quand la dictature (d'Alfredo Stroessner, NDLR) s'est installée, et j'en avais seize quand il est parti. Toute une génération, la génération perdue, a dû s'adapter à cette situation. Il y a un parallèle évident avec la vie de cette femme n'osant pas entreprendre des choses... J'ai voulu montrer que ces femmes vivent dans une prison, Chela en particulier, qui vit dans sa propre vision, une bulle dont elle ne sort jamais parce que tout ce qui se trouve en dehors est potentiellement dangereux. J'ai moi aussi grandi dans une maison avec de hauts murs, où on me disait: "ne sors pas, ne fais rien, le monde est dangereux". Las Herederas est avant tout une histoire d'emprisonnement." Mais aussi de possible émancipation, le réalisateur veillant à ce qu'un peu d'air s'insinue bientôt dans les interstices, porté notamment par Angy, une jeune femme ayant appris à ne pas s'en laisser conter. Au passage, Martinessi semble aussi adopter, en mode détourné s'entend, un slogan fleuri au temps du tout à l'auto, et qui affirmait, sans rire: "Ma voiture, c'est ma liberté", Chela s'affranchissant au volant d'une Mercedes entre deux âges. "Je n'avais pas connaissance de ce slogan, mais ça colle parfaitement avec le film, où la voiture représente cette possibilité, puisqu'elle lui permet de reprendre son destin en main. C'est pourquoi j'ai tenu à en faire un personnage, avec un rôle si important." Au départ fermées, ses fenêtres s'ouvrent ainsi insensiblement, comme pour mieux laisser la vie s'y engouffrer, en un appel que le film a le bon goût de laisser en suspens, esquissant, par-delà la tentation de la résignation et le sentiment d'enfermement, une fin ouverte de circonstance...