Luke Holland, l'un des critiques ciné du Guardian, a cette semaine popularisé un quasi-nouveau terme: la "bleakquel". C'est la contraction du mot anglais "bleak", qui signifie "lugubre", et du suffixe "quel", tel qu'utilisé dans "sequel" ou "prequel", mots qui définissent au cinéma les suites et les préquelles ("antépisodes" au Québec!). Une "bleakquel" est donc une suite lugubre d'un film ou d'une série à l'origine plus légers. C'est que dans l'imagination du public, il est assez traditionnel, archétypal même, qu'après la fin de leurs aventures, les héros vivent en principe tranquillement. Qu'ils soient heureux en ayant beaucoup d'enfants ou qu'ils explorent la galaxie, peu importe: leurs tribulations terminées, les personnages sont récompensés. Bien entendu, il est également assez commun qu'un auteur ou un producteur décide de faire revenir aux affaires ses créations les plus vendeuses et/ou aimées du public. Reste que, généralement, jusqu'à cette tendance récente du "bleakquel" du moins, quand on sortait un personnage de sa retraite, soit on le ménageait, soit on relançait ses aventures vers une autre conclusion sinon heureuse, du moins ouverte. On lui faisait vivre une aventure pépère ou plus agitée -du fan service- mais dès l'adversité vaincue -le méchant en taule ou dans le bedon d'un crocodile-, le héros ou l'héroïne s'en retournait à ses parties de belote et à ses Moscow Mules au bord de la piscine. On ne changeait donc rien à sa vie et à ses habitudes hors écran, supposées être sans histoire. Ce qui n'est plus très souvent le cas et Luke Holland aligne...

Luke Holland, l'un des critiques ciné du Guardian, a cette semaine popularisé un quasi-nouveau terme: la "bleakquel". C'est la contraction du mot anglais "bleak", qui signifie "lugubre", et du suffixe "quel", tel qu'utilisé dans "sequel" ou "prequel", mots qui définissent au cinéma les suites et les préquelles ("antépisodes" au Québec!). Une "bleakquel" est donc une suite lugubre d'un film ou d'une série à l'origine plus légers. C'est que dans l'imagination du public, il est assez traditionnel, archétypal même, qu'après la fin de leurs aventures, les héros vivent en principe tranquillement. Qu'ils soient heureux en ayant beaucoup d'enfants ou qu'ils explorent la galaxie, peu importe: leurs tribulations terminées, les personnages sont récompensés. Bien entendu, il est également assez commun qu'un auteur ou un producteur décide de faire revenir aux affaires ses créations les plus vendeuses et/ou aimées du public. Reste que, généralement, jusqu'à cette tendance récente du "bleakquel" du moins, quand on sortait un personnage de sa retraite, soit on le ménageait, soit on relançait ses aventures vers une autre conclusion sinon heureuse, du moins ouverte. On lui faisait vivre une aventure pépère ou plus agitée -du fan service- mais dès l'adversité vaincue -le méchant en taule ou dans le bedon d'un crocodile-, le héros ou l'héroïne s'en retournait à ses parties de belote et à ses Moscow Mules au bord de la piscine. On ne changeait donc rien à sa vie et à ses habitudes hors écran, supposées être sans histoire. Ce qui n'est plus très souvent le cas et Luke Holland aligne de fait les exemples probants de films récents où lorsque les héros adorés du public sont tirés de leurs retraites, c'est généralement pour leur en faire prendre plein la tronche et même, de plus en plus souvent, les tuer. "Il n'existe pas de bonheur durable pour nos héros préférés de science-fiction et de fantasy, écrit le journaliste anglais. Bienvenue à l'ère de la bleakquel!"En guise d'exemple parfait, prenons la plus récente trilogie Star Wars, qui tient fondamentalement du bleakquel, toute foireuse qu'elle soit. Quand débute cette histoire, on apprend en effet très vite que les personnages jusqu'ici les plus aimés de la franchise ont tous vécu après la chute de l'Empire, depuis 1983 donc, des vies loin d'être folichonnes. Han Solo et Leia Organa ont donné naissance à un criminel de guerre génocidaire et leur couple n'y a pas survécu. Sans doute toujours puceau à 60 balais, Luke Skywalker a quant à lui passé la majorité de sa vie adulte en ermite, en plus de souffrir de stress post-traumatique. On pensait pourtant ces trois-là mériter une retraite heureuse après le Retour du Jedi et leur victoire sur la dictature galactique mais non, au moment de réactiver ces personnages, les scénaristes ont décidé que leurs existences hors écran avaient en fait été plus pénibles que celle d'un cheminot français. Et ces sagouins ont en fait surtout ramené Han Solo, Leia Organa et Luke Skywalker dans l'univers Star Wars pour les y tuer. Un par un. Des morts stupides et même complètement gratuites, carrément indignes dans le cas de Solo et de Skywalker. Pas de pitié non plus, ni de répit, pour Sarah Connor dans Terminator: Dark Fate. Pas de pitié pour Jean-Luc Picard, sorti de sa retraite pour une nouvelle mini-série estampillée Star Trek sur Amazon Prime mais visiblement beaucoup plus sombre et violente que la Nouvelle Génération optimiste et fun qui avait fait connaître ce personnage interprété par Patrick Stewart, il y a 25 ans. Ce même Patrick Stewart qui en prenait déjà plein la boule dans Logan, ce film de 2017 qui est sans doute la plus "bleak" de toute la vague récente de "bleakquels", puisqu'il consiste essentiellement à regarder Wolverine et le Professeur X, pourtant deux des personnages les plus appréciés de la franchise X-Men, se faire démolir physiquement et psychologiquement deux heures durant. Luke Holland se demande dès lors ce qu'il adviendra d'Indiana Jones dans sa cinquième aventure, prévue pour 2021? L'y tuera-t-on également? Y tuera-t-on sa famille? Qui tuera-t-on et quel danger fera-t-on peser sur l'humanité pour réactiver un personnage interprété par un acteur de 77 ans? Ce film optera-t-il lui aussi pour un ton sombre, option d'autant plus bankable que les épisodes les plus légers de la franchise sont ceux qui ont le moins plu au public? Évidemment, comme le dit Luke Holland dans son article, si "des personnages que nous connaissons et aimons" passaient un film à boire de la sangria et à jouer des jeux de société, le public s'ennuierait vite. Une suite implique forcément des enjeux importants, une punition, une quête ou une tragédie à surmonter. Le principe de la "bleakquel" n'a d'ailleurs rien de neuf. Justicier dans la ville sur cinq films en vingt ans, Charles Bronson y interprétait un type qui voyait dégommé dans les dix minutes n'importe quelle personne à laquelle il s'attachait. Ayons aussi une pensée émue pour le Lieutenant Ripley, qui n'a survécu à Alien que pour davantage souffrir des attaques xénomorphes dans les multiples suites au chef-d'oeuvre de 1979 et ce même après s'être suicidée, puisque clonée. La Planète des Singes des années 70 a aussi sa particularité lugubre, puisque dans le deuxième épisode, c'est le héros du premier volet qui met à feu la bombe thermonucléaire destinée à annihiler toute vie sur Terre. N'en demeure pas moins que la grosse tendance contemporaine à démolir, non sans jubilation d'ailleurs, des personnages aimés du public est sans doute bien réelle. James Bond n'a en effet jamais autant saigné et encaissé les coups psychologiques tordus que depuis qu'interprété par Daniel Craig, à partir de 2005. Un film comme Star Wars: Rogue One, qui se permet de décimer tout son casting, méchants comme gentils, aurait sans doute été impensable sous la houlette de George Lucas. Il y aurait donc bien comme une "option Jesse Pinkman" désormais sur-utilisée dans les scripts, du nom de ce personnage de la série Breaking Bad à qui les scénaristes en ont fait voir de toutes les couleurs durant 5 saisons, avant d'encore relancer un temps la machine à broyer pour El Camino, un film où Pinkman se prend encore quelques baffes et quelques humiliations supplémentaires, avant de disparaître sans doute pour de bon, mais... qui pourrait vraiment jurer qu'on ne le reverra jamais dans des aventures inédites tout aussi glauques? Ou plus glauques encore? Bref, au-delà de la nécessité dramaturgique, au moment de lancer des idées de suites, il y aurait peut-être bien comme une indéniable tendance contemporaine à noircir le ton et à jouer la carte lugubre un peu trop systématiquement. Dans son article, sans toutefois davantage développer cette piste de réflexion, Luke Holland évoque un masochisme certain, de la part des scénaristes mais aussi du public. Nous aimerions voir souffrir des personnages que nous aimons et peut-être même davantage casser nos jouets qu'auparavant. Pensons au Joker: complètement guignol et flamboyant dans ses interprétations des années 60 à 90, le personnage devient il y a 10 ans chez Nolan un effrayant terroriste et, aujourd'hui, dans sa dernière incarnation à succès, c'est un souffre-douleur psychologiquement ravagé au parcours personnel extrêmement pénible. Si la fascination du public actuel pour la souffrance et le dolorisme est un dossier à creuser, je pense qu'il ne faudrait toutefois pas négliger une autre piste, celle de la facilité. C'est que si la "bleakquel" pullule, c'est qu'elle passe sans doute aussi pour le meilleur moyen d'intéresser un public plus adulte à des franchises à l'origine surtout destinées aux enfants et aux adolescents. Un peu de noirceur, un peu de violence et voilà que votre petit Mickey devient un commentaire social. Cela dit, j'espère bien que dans le prochain Indiana Jones, Harrison Ford y soit bouffé par le Yéti. Dans d'atroces souffrances. Sinon, à quoi bon?