Objets trouvés: chaque semaine, l'histoire du cinéma vue à partir d'un objet qui lui colle à la toile.
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C'est l'une des scènes les plus fameuses, et donc aussi les plus citées, de toute l'Histoire du cinéma. Dans la quatrième des cinq parties qui composent Le Cuirassé Potemkine, drame historique muet doublé d'un fulgurant film de propagande signé en 1925 par le Russe Sergueï Eisenstein, un landau dévale le monumental escalier d'Odessa après que la mère de l'enfant qui s'y trouve s'est fait tuer en haut des marches. Tranche de bravoure cinématographique jamais vue à l'époque, cette séquence difficilement soutenable rejoue un épisode phare de la Révolution de 1905: le massacre de la population civile par les soldats de la garde impériale. Metteur en scène de génie, Eisenstein y fait la nouvelle démonstration, un an à peine après La Grève, de son sens inouï du montage, mais innove encore davantage en se fendant d'un travelling avant en plongée tout bonnement... révolutionnaire. Pure invention du cinéaste, le landau n'existe que pour l'effet dramatique qu'il est censé susciter: la diabolisation extrême de la garde tsariste et du pouvoir en place. Bingo! Près d'un siècle plus tard, on en frémit encore. Deux films majeurs des années 80 se souviendront avec talent et inspiration du landau d'Odessa. Dans le Brazil de Terry Gilliam (1985), c'est un aspirateur qui dégringole ironiquement un escalier lors de la libération de Sam Lowry. Mais c'est bien un magnifique landau boisé qui se verra sauvé in extremis, et au ralenti, par les efforts conjugués de Kevin Costner et Andy Garcia dans The Untouchables de Brian De Palma (1987), formaliste surdoué ayant élevé le clin d'oeil cinéphile voire le plagiat assumé au rang de pure orfèvrerie. Une séquence d'anthologie elle-même parodiée plus tard dans le rêve inaugural de Y a-t-il un flic pour sauver Hollywood? avec Leslie Nielsen (1994), et même dans La Cité de la peur, le film de Les Nuls (ou des Nuls, c'est selon), et son caddie poussé par une clocharde qui descend les marches cannoises. La liste des hommages/citations/détournements du genre est à vrai dire sans fin, avalisant l'idée du landau comme imparable générateur de suspense -quoi de pire en effet que de provoquer l'accident, voire carrément la mort, d'un bébé? Ainsi dans Speed de Jan de Bont (1994), un bus lancé à toute berzingue en fait-il valdinguer un sous les yeux horrifiés d'une Sandra Bullock que Keanu Reeves a toutes les peines du monde à apaiser: aucun mouflet à l'horizon, la chose servait en fait à transporter une brassée de simples canettes... Du Rosemary's Baby de Polanski (1968) au tout récent Annabelle (2014) en passant par le délirant Braindead de Peter Jackson (1992), citant encore Eisenstein, on comprend aisément que le cinéma horrifique a fait son miel de ces enfants planqués dans leur véhicule à roues. Mais c'est peut-être à la cultissime saga nippone Baby Cart (six titres délirants entre 1972 et 1974), ensemble de films de sabre adaptant le manga historique Lone Wolf and Cub, que l'on en doit la plus mémorable des occurrences. Un tueur y bat la campagne, enchaînant les affrontements violents ponctués de tombereaux d'hémoglobine, accompagné d'un bambin mutique qu'il pousse dans un landau truffé de gadgets meurtriers. Et l'embarcation fragile, vulnérable, de se transformer en redoutable arsenal.