Dans le paysage cinématographique contemporain, Barbet Schroeder fait figure d'inclassable. Entamé du côté de la critique, son parcours l'a vu ensuite bifurquer vers la production, avec la création, en 1962, aux côtés d'éric Rohmer, des Films du Losange (société toujours active, et impliquée, tout récemment encore, dans Happy End de Michael Haneke et Rester vertical d'Alain Guiraudie). à quoi, comme nombre de ses camarades des Cahiers, il finira par ajouter la casquette de réalisateur, signant avec More, en 1969, le premier d'une série de longs métrages résolument originaux. Si ses débuts l'associent vaguement au mouvement hippie (après More, il y aura La Vallée, toujours sur une musique de Pink Floyd), Schroeder, en cinéaste-aventurier, se défiera résolument des étiquettes. On le verra ainsi s'exprimer aussi bien sur le terrain du documentaire que sur celui de la fiction et explorer le globe de la France au Japon en passant par l'Afrique, Hollywood et l'Amérique latine, non sans veiller à toujours porter sa caméra en zones troubles. Un postulat vérifié dernièrement avec Le Vénérable W. (lire par ailleurs), documentaire sur un moine bouddhiste birman multipliant les appels à la haine et à l'islamophobie que l'on a pu découvrir au festival de Cannes, et illustré d'abondance par le coffret que lui consacre aujourd'hui Carlotta, judicieusement intitulé: Barbet Schroeder, un regard sur le monde. Cinq films, couvrant une petite trentaine d'années de la carrière du réalisateur suisse, y sont réunis et le confort du spectateur s'y voit régulièrement bousculé, Schroeder n'ayant pas pour habitude de s'embarrasser de faux-fuyants. "Tu y vas franco", constate à juste titre Jean Douchet, interlocuteur privilégié d'une édition qui ajoute à leurs conversations les interventions de spécialistes (thérapeute, éthologue et autres), ainsi qu'un documentaire sur le cinéaste.
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Dans le paysage cinématographique contemporain, Barbet Schroeder fait figure d'inclassable. Entamé du côté de la critique, son parcours l'a vu ensuite bifurquer vers la production, avec la création, en 1962, aux côtés d'éric Rohmer, des Films du Losange (société toujours active, et impliquée, tout récemment encore, dans Happy End de Michael Haneke et Rester vertical d'Alain Guiraudie). à quoi, comme nombre de ses camarades des Cahiers, il finira par ajouter la casquette de réalisateur, signant avec More, en 1969, le premier d'une série de longs métrages résolument originaux. Si ses débuts l'associent vaguement au mouvement hippie (après More, il y aura La Vallée, toujours sur une musique de Pink Floyd), Schroeder, en cinéaste-aventurier, se défiera résolument des étiquettes. On le verra ainsi s'exprimer aussi bien sur le terrain du documentaire que sur celui de la fiction et explorer le globe de la France au Japon en passant par l'Afrique, Hollywood et l'Amérique latine, non sans veiller à toujours porter sa caméra en zones troubles. Un postulat vérifié dernièrement avec Le Vénérable W. (lire par ailleurs), documentaire sur un moine bouddhiste birman multipliant les appels à la haine et à l'islamophobie que l'on a pu découvrir au festival de Cannes, et illustré d'abondance par le coffret que lui consacre aujourd'hui Carlotta, judicieusement intitulé: Barbet Schroeder, un regard sur le monde. Cinq films, couvrant une petite trentaine d'années de la carrière du réalisateur suisse, y sont réunis et le confort du spectateur s'y voit régulièrement bousculé, Schroeder n'ayant pas pour habitude de s'embarrasser de faux-fuyants. "Tu y vas franco", constate à juste titre Jean Douchet, interlocuteur privilégié d'une édition qui ajoute à leurs conversations les interventions de spécialistes (thérapeute, éthologue et autres), ainsi qu'un documentaire sur le cinéaste. Premier des titres proposés, Général Idi Amin Dada, autoportrait (1974) reste, à plus de 40 ans de distance, un documentaire proprement sidérant. Il s'agit là, comme le suggère le titre, d'un portrait autorisé du dictateur ougandais, auquel Schroeder a l'intelligence de laisser la main (ou en tout cas de lui en donner l'illusion), faisant confiance dans la capacité des images à (r)établir la vérité. Et celle-ci est impitoyable, Amin Dada se livrant ici sans détour dans un mélange détonant de naïveté, de forfanterie, d'humour noir et de cynisme, la voix off ou les questions du réalisateur offrant un contrepoint distancié aux rodomontades d'un tyran sanguinaire ne se montrant guère avare de propos outranciers dont on ne sait trop s'ils relèvent du calcul ou de la provocation pure. "J'ai un faible pour les monstres, mais les monstres complexes et intéressants. Je ne suis pas sûr qu'Idi Amin Dada soit fou. Il y a toujours ce mystère que je n'ai pas pu percer", commente Schroeder. Peut-être, mais le portrait est accablant et la plongée dans cette dictature ubuesque de sinistre mémoire, saisissante. Invité à commenter le film, Thierry Michel y voit un précurseur des émissions comme Strip Tease. C'est peu dire, en tout cas, que cette étude du pouvoir n'a rien perdu de son (im)pertinence. Un must. Fondamentalement différent, l'autre documentaire inclus dans ce coffret n'est guère moins étonnant. Koko, le gorille qui parle (1978) ressort au genre animalier et s'attarde sur une expérience s'étant déroulée sur le campus de l'université de Stanford, aux États-Unis, lorsque Penny Patterson, une scientifique, s'était ingéniée à apprendre le langage des signes à un gorille de sept ans, Koko. Schroeder suit pas à pas les progrès de ce dernier, maîtrisant bientôt quelque 300 mots, et capable d'associations d'idées comme d'établir une communication verbale, à rebours des idées communément reçues. Autant dire que le film brasse son lot de questions autour de cette "personne animale". Pour l'anecdote, le réalisateur confie, en bonus, avoir d'abord pensé traiter cette histoire sous la forme d'une fiction devant opposer le directeur du zoo de San Francisco, où était né Koko, à l'éthologue (conflit dont on trouve la trace dans le documentaire), Sam Shepard s'attelant à un scénario qui aurait conduit le singe en Afrique, pour un final préfigurant Gorillas in the Mist, le film tourné dix ans plus tard par Michael Apted. La matière vécue irrigue du reste les fictions qui complètent cette édition. Ainsi de Maîtresse (1976), inspiré, explique le réalisateur, par la rencontre avec "un personnage extraordinaire" ayant tenu salon à Paris. Et qui orchestre la rencontre entre Olivier (Gérard Depardieu), un apprenti-cambrioleur, et Ariane (Bulle Ogier), une jeune femme dont il découvre rapidement qu'elle exerce l'activité de Maîtresse, mettant en scène les rituels sexuels sadomasochistes demandés par sa clientèle avertie. Séances auxquelles elle invite bientôt son nouveau partenaire à participer, en une initiation ne manquant pas de déteindre sur leur relation. Au confluent des déviances sexuelles et de la passion amoureuse, explorant les rapports de domination et de pouvoir, il y a là un film éminemment singulier. Schroeder y dispense le trouble avec la même maestria qu'il organise la circulation des protagonistes entre les deux appartements superposés servant de décor à ce récit sulfureux, culminant dans un final aussi ébouriffant qu'extatique. Compagne du cinéaste, Bulle Ogier est également de Tricheurs, tourné une petite dizaine d'années plus tard, en 1984. Après la drogue dans More, c'est là le récit d'une autre addiction, au jeu celle-ci, qui va bientôt rapprocher Elric (Jacques Dutronc), un habitué des casinos, et Suzie (Ogier), dont le blouson marqué du chiffre 7 vaut, à ses yeux, porte-bonheur. Une intuition se vérifiant, alors qu'il l'entraîne au casino de Madère, jusqu'au jour où le joueur impénitent est approché par un tricheur professionnel lui proposant une combine présumée infaillible... D'un réalisme suffocant, la vision de l'univers du jeu proposée par Schroeder ôte au contexte un éventuel vernis glamour. C'est de la description clinique d'une dépendance et d'un voyage sans retour qu'il est ici question, équipée nihiliste dont le couple Dutronc/Ogier est plus le jouet que l'acteur, en quelque amer constat. Il est aussi question d'amertume dans La Vierge des tueurs (2000), celle éprouvée par l'écrivain Fernando Vallejo (Germán Jaramillo) lorsqu'il redécouvre Medellín 30 ans après l'avoir quittée. Et qui, s'étant épris d'Alexis (Anderson Ballesteros), un ado des quartiers pauvres, va entamer à son côté une descente aux enfers balisée par les cadavres que le garçon aligne sans sourciller, insensible à la violence comme à la mort, omniprésentes. Tourné in situ et adoptant un aspect documentaire, ce film "ne ressemblant à aucun autre" tient de l'immersion au coeur du chaos, physique et moral, expérience laissant inévitablement un goût de cendres. Schroeder, qui retrouvait là l'un des pays d'une enfance itinérante -il vécut en Colombie de six à dix ans-, y confirme sa propension à se frotter aux zones sensibles, à l'abri de toute volonté de jugement. Un trait faisant aussi le prix d'une oeuvre ambivalente à l'occasion, mais plus sûrement encore passionnante. Le Vénérable W. vient, du reste, de le rappeler au besoin: à 75 ans, l'insaisissable Barbet Schroeder n'a rien perdu de son mordant...