Réalisateur d'Ayka, Sergey Dvortsevoy présente un CV pour le moins particulier puisqu'il a travaillé pendant neuf ans comme ingénieur radio pour la compagnie aérienne Aeroflot avant de se tourner vers le cinéma. "J'avais une bonne carrière, mais pas très intéressante, explique-t-il d'une voix rocailleuse. Je savais où j'en serais dix, et même vingt ans plus tard, et je trouvais ça ennuyeux. Étant doté d'un tempérament aventureux, j'ai décidé de devenir cinéaste..." Certes pas la voie de la facilité, si l'on en juge par son rythme de travail, dix ans s'étant écoulés depuis son précédent long métrage, Tulpan. "Je n'ai rien fait de particulier et à la fois beaucoup de choses entre-temps. Ayka a été compliqué à faire. Le scénario était précis, mais je n'aime pas me borner à illustrer. Je préfère travailler avec la vie, et voir ce qui va se produire. Je ne veux pas tout savoir, ni tout comprendre, mais j'aspire à découvrir. C'est ma nature, et la vie est imprévisible: on ne sait pas ce qu'il y a au coin de la rue. Le scénario a été adapté au jour le jour, en fonction de ce qui se présentait. Il ne reste au final que 10 % du script d'origine."

Ayka raconte l'histoire d'une jeune Kirghize lancée dans une course à la survie dans les rues enneigées de Moscou -un environnement dont c'est peu de dire qu'il apparaît hostile. À tel point que l'on jurerait, à la vision du film, que la condition de canidé y est préférable à celle d'être humain. "Ce n'est pas le cas dans votre pays?, feint de s'étonner Dvortsevoy. Moscou est une mégapole, une ville énorme, et bien souvent, les gens y sont fermés, veillant avant tout à ce qu'on les laisse en paix. Les visages dans le métro sont sombres, comme pour mieux vous tenir à distance, vous et vos problèmes. Il y a trop de monde à Moscou, les gens n'y sont pas à l'aise, ils ont peur à cause du terrorisme, ont peur de la vie, des étrangers et des nouveaux venus. C'est différent pour les chiens, qu'ils achètent pour leurs enfants. Les Russes, pourtant, sont des gens bien, mais leur nature veut qu'ils ne montrent pas leur gentillesse, au contraire même." Et de poursuivre: "Moscou compte officiellement treize millions d'habitants, mais officieusement, il y en a vingt, ce qui signifie qu'il y a six ou sept millions d'illégaux, guère appréciés des locaux, surtout les Kirghizes ou les Ouzbeks qu'ils accusent de prendre leur travail, même s'il s'agit de boulots qu'ils ne veulent pas faire eux-mêmes."

Briser les règles

Ainsi donc d'Ayka (Samal Yeslyamova, déjà de Tulpan), jeune femme abandonnant d'entrée un bébé qu'elle n'a pas les moyens d'entretenir, réfugiée économique -"elle peut gagner en un mois ce qu'elle mettrait un an à gagner au Kirghizistan"- lancée dans une errance moscovite tenant du voyage au coeur des ténèbres. Et évoquant furieusement la Rosetta des frères Dardenne dans sa fuite effrénée que le réalisateur suit caméra à l'épaule. "Ces films sont proches à cause de leur personnage principal, deux femmes à la recherche d'un travail. Mais ce sont des histoires parallèles, dans des situations différentes. Le style des Dardenne ne m'a pas inspiré, parce que je ne pense pas du tout au style. Je me fie à mon ressenti. Dans le cas présent, je voulais que la caméra soit avec nous, sans comprendre ce qui allait arriver par la suite. Je préfère être moi-même à la caméra, parce qu'en général, les cameramen de métier ont tendance à être très précis et à anticiper un peu les choses. Ici, à l'inverse, la caméra a un léger temps de retard sur le personnage, elle cherche, ce qui était essentiel à mes yeux. Il faut briser les règles -avec ce léger temps de retard, on a l'impression de découvrir quelque chose, on s'accroche à l'énergie." Pour une expérience immersive suffocante, mais aussi éprouvante. "Beaucoup de gens me disent que le film est fort sombre, mais il est fidèle à la réalité. Nous avons tourné dans la rue, sans jamais interrompre le mouvement des gens. Ayka est une fiction, mais les acteurs y évoluent dans des situations réelles. Et si certains le trouvent très pessimiste, il s'agit pour moi au contraire d'un film optimiste." Question de point de vue...

Ayka

Drame de Sergey Dvortsevoy. Avec Samal Yeslyamova, Zhipargul Abdilaeva, David Alavverdyan. 1h49. Sortie: 01/05. ***

Second long métrage de Sergey Dvortsevoy, réalisateur kazakh révélé en 2008 par Tulpan, prix Un Certain Regard à Cannes, Ayka présente plus qu'un air de famille avec la Rosetta des frères Dardenne. Le cinéaste y suit, caméra à l'épaule, une jeune Kirghize sans plus de papiers que de ressources tentant de survivre dans la jungle enneigée de Moscou. Et abandonnant, pour ce faire, son bébé aussitôt né, prélude à une course suffocante qui la verra croiser négriers de tout poil et autres marchands de sommeil, en quelque cauchemar dans lequel elle semble devoir sombrer inexorablement, n'était l'énergie du désespoir. Soit, obstinément arrimé à ses basques, un film âpre, tendu et jusqu'au-boutiste, drame social au féminin doublé d'une éprouvante plongée dans les ténèbres à laquelle Samal Yeslyamova, exceptionnelle (et récompensée à Cannes), apporte un élan vital...