Des films sur des artistes, il s'en tourne de nombreux, et Willem Dafoe en a d'ailleurs interprété quelques-uns, qu'il soit le Pier Paolo Pasolini d'Abel Ferrara ou joue Max Schreck dans Shadow of the Vampire, variation autour du Nosferatu de Murnau. Rien, toutefois, de comparable à At Eternity's Gate, que consacre aujourd'hui le peintre-cinéaste new-yorkais Julian Schnabel (Basquiat, Le Scaphandre et le Papillon) à Vincent Van Gogh, un rôle dans lequel le comédien succède notamment à Kirk Douglas, Tim Roth, Jacques Dutronc et même Martin Scorsese. Le fruit, explique le réalisateur, "de ma réponse personnelle à ses peintures", et une expérience de cinéma plus viscérale que strictement biographique en définitive.

Schnabel confie également que Dafoe, avec qui il avait déjà collaboré sur Basquiat et Miral, était le seul comédien qu'il ait jamais visualisé sous les traits de l'artiste. Une évidence à la découverte du film, tant la composition de l'acteur tient plus de l'incarnation que de l'interprétation, au point de ne plus distinguer qui de lui ou de Van Gogh habite l'autre. "Je connais Julian depuis 35 ans, nous aimons passer du temps ensemble, confesse celui qui fut le Jésus-Christ de The Last Temptation of Christ. Il a un jour mentionné ce projet, sans me préciser qu'il aimerait que je joue Van Gogh -je pense qu'il n'était pas certain, à ce stade, de pouvoir faire le film. Et puis, plus tard, juste pour avoir une image à laquelle se référer, il m'a mis une fausse barbe et a pris quelques photos. Voilà comment tout ça a débuté." Acteur et réalisateur ayant d'autres projets sur le feu, le film allait alors encore sommeiller un temps, Jean-Claude Carrière, l'illustre collaborateur de Luis Buñuel ou Milos Forman parmi tant d'autres, étant appelé dans l'intervalle à contribuer au scénario. "C'est alors, poursuit Willem Dafoe, que Julian m'a recommandé le livre Van Gogh: The Life de Steven W. Naifeh et Gregory White Smith. Je l'ai lu en prenant des notes sur des détails qui me sautaient aux yeux, des citations, des dialogues, que j'ai ensuite envoyés à Julian et Jean-Claude, qui les ont, pour certains, intégrés au film. Ce livre et sa correspondance ont été fort importants pour moi: l'arc de la vie de Van Gogh est passionnant, on n'en a souvent qu'une connaissance réductrice."

Un film organique

S'il ne pouvait qu'être fasciné par la personnalité du peintre, un autre élément a emporté l'adhésion de l'acteur, à savoir l'approche, toute personnelle, qu'aurait Schnabel de son sujet. "Il était clair que nous n'allions pas nous en tenir à la manière traditionnelle de faire un film, Julian ayant une connaissance intime de la peinture et une relation personnelle avec Van Gogh. Il fallait un peintre pour tourner ce film: ce n'est pas n'importe quel Van Gogh, mais le nôtre, et c'est sans nul doute celui qui m'intéressait. Le résultat est vraiment une composition. C'est un film très organique, avec une part de Julian, une part de Van Gogh, une autre de moi et celle du directeur de la photo Benoît Delhomme. Nous avions un scénario très fort, mais sommes également sortis chaque jour dans la nature, laissant l'invention guider nos pas au-delà des fondements de la mise en scène. Ce que cette histoire est devenue s'est vraiment développé pendant le tournage, avec par exemple un côté expérimental que personne n'avait planifié."

Afin d'approcher au plus près de l'artiste, et en plus de ses nombreuses lectures, Willem Dafoe a appris la peinture, pratiquée notamment au hasard de ses longues promenades dans la campagne française en compagnie de Julian Schnabel -comme en quelque prolongement du lien qui unissait Van Gogh à la nature. Moins d'ailleurs une question de mimétisme (encore que celui-ci ne manque pas d'impressionner, a fortiori dès lors que l'acteur affiche 63 printemps pour 37 à son modèle, sur qui le temps, toutefois, avait prélevé un lourd écot), que de capturer quelque chose comme l'essence de l'individu. "Je n'ai pas arrêté de peindre. Sans prétendre être devenu un véritable peintre moi-même, ça m'a permis de m'ancrer dans la réalité de Van Gogh. Julian m'a fourni les outils indispensables pour me débrouiller, m'indiquant parfois comment procéder tout en filmant, comme dans la scène des Souliers par exemple. C'était terrifiant et excitant à la fois, et ça constituait une clé pour apprécier Van Gogh, parce que s'il n'était, de toute évidence, pas un peintre naturaliste, il réussissait à capturer la lumière, la vibration, l'énergie. Toutes choses dont j'ai pu me pénétrer en peignant moi-même." Un élément découlant d'un autre, la gestuelle du personnage s'est imposée d'elle-même, pour ainsi dire. "C'est quelque chose à quoi je ne pense pas tellement, relève le comédien. Il y a une certaine sagesse corporelle à laquelle il n'est pas nécessaire de réfléchir. Les choses trouvent leur place naturellement si on les fait avec un certain degré de concentration et d'implication. Ma démarche dans le film est ainsi moins conditionnée par un choix réfléchi que par le poids de tout ce que j'avais à trimballer sur mon dos. Courir supposait du travail, c'était pénible. Il ne s'agit pas de poser des choix, mais de décisions pratiques ayant l'air de choix..."

À un autre niveau de conscience

Une attitude tenant de l'abandon, et renvoyant, après tout, à une réflexion de Vincent Van Gogh observant que quand il peignait, il ne pensait pas... "C'est on ne peut plus vrai. Ça ne signifie pas que l'on soit lobotomisé, mais que l'on évolue à un autre niveau de conscience, ne reposant pas sur une pensée conceptuelle. La stratégie s'estompe parce que l'on est au coeur du processus et que quelque chose se produit sans même qu'il faille y penser. C'est une façon magique de fonctionner, parce qu'elle débouche sur des créations que l'on ne pourrait ni imaginer, ni comprendre. On peut se fier à son instinct: chaque fois que l'on accède à ce type d'intuition, c'est fantastique. Et Julian en est fort proche, parce qu'il est rompu à contempler une toile et à se laisser guider par l'inspiration du moment. J'apprécie énormément sa façon de procéder."

Récit sur la création artistique et portrait d'un homme dérivant entre délire et lucidité.

Si Van Gogh y apparaît sous un jour mystique et exalté, le film est aussi traversé par les questions qu'il se pose sur son art, au coeur notamment de ses discussions avec Gauguin. L'artiste y exprime encore son irrépressible besoin de peindre, condition dans laquelle l'acteur confesse se retrouver. "Je ressens intensément le besoin de jouer. Tous, nous voulons d'une certaine manière être utiles, et nous consacrer à quelque chose qui nous procure du plaisir, mais aussi à quoi nous pensons être destinés. Je ne sais pas si j'ai été fait pour ça, mais c'est en jouant que je ressens cette connexion et que je peux trouver mon épanouissement personnel. C'est aussi un pur plaisir, parce que c'est un travail qui ne se répète jamais: nous courons tous le risque que l'habitude nous mine et n'endorme nos sens, quelque chose que je tiens absolument à éviter. Une façon d'y arriver, c'est en me mettant dans des situations où je dois changer non pour la seule poursuite de la versatilité, mais pour me remettre en question, afin de continuer à avancer et non rester en l'état. En tant qu'acteur, c'est aussi une condition pour rester libre..."

Son parcours en est d'ailleurs l'illustration éloquente, qui court de The Last Temptation of Christ à Speed 2, de Wild at Heart à Spider-Man, du cinéma d'un Wes Anderson ou d'un Lars von Trier à la boursouflure intergalactique d'un John Carter; le genre encore à enchaîner, après At Eternity's Gate, avec le Aquaman de James Wan: "C'était le moment, pour moi, de passer à un gros film, avec un côté physique. Il y a toujours une combinaison d'éléments. J'aime alterner, j'ai toujours considéré que c'était une saine façon de procéder si on était en mesure de le faire..." Profession de foi d'un comédien dont la filmographie ressemblerait à une toile n'en finissant plus de se réinventer, artiste ayant fait du métier d'acteur l'oeuvre d'une vie...

At Eternity's Gate

Biographie. De Julian Schnabel. Avec Willem Dafoe, Rupert Friend, Oscar Isaac. 1h51. Sortie: 24/04. ****

Venant notamment après Vincente Minnelli (Lust for Life), Robert Altman (Vincent & Theo) et Maurice Pialat (Van Gogh), sans même parler d'Akira Kurosawa qui, dans l'un des segments de ses Rêves, faisait incarner l'artiste par... Martin Scorsese disparaissant au plus profond d'un Champ de blé avec corbeaux, c'est un regard éminemment personnel que porte Julian Schnabel sur Vincent Van Gogh. Celui d'un peintre en l'occurrence, contribuant pour bonne part à la réussite d'un film qui, s'écartant des chemins convenus d'une biographie classique, calque sa mise en scène sur la recherche créative de son modèle, abîmes inclus.

Le maître néerlandais, Schnabel (rarement autant inspiré que quand il traite de peinture, comme l'a montré son précédent Basquiat) l'accompagne lorsqu'il quitte Paris pour Arles. Moins toutefois qu'une reconstitution linéaire d'un parcours qui le conduira encore à l'asile de Saint-Rémy-de-Provence puis Auvers-sur-Oise, le peintre-cinéaste new-yorkais opte pour une succession de scènes inspirées tantôt de l'existence mouvementée de l'artiste, tantôt de ses toiles. Si Van Gogh (fiévreusement campé par Willem Dafoe) y apparaît tel qu'en lui-même, torturé et dérivant entre délire et lucidité, Schnabel s'intéresse moins à l'artiste maudit qu'au processus créatif, discuté notamment en compagnie de Paul Gauguin (Oscar Isaac), et à l'essence de son art, la caméra semblant se fondre avec le regard du peintre et ses oeuvres dans un effet de toute beauté.

At Eternity's Gate est ainsi un film tourné vers la lumière, soulignant le rapport spirituel à la nature d'un Van Gogh observant notamment "Quand je suis devant un paysage plat, je vois une porte vers l'Éternité". Et saluant le génie de l'artiste tourmenté, à son pic créatif au moment de sa disparition en 1890. À ce propos, le réalisateur, revenu en terrain plus strictement biographique, écarte au passage la thèse généralement admise du suicide pour privilégier celle du meurtre accidentel de la main de deux adolescents. Voire. Il y a là, en tout cas, une toile aussi passionnante qu'inspirante, réussite pas même altérée par quelques tâtonnements -l'usage un brin poussif des langues notamment, ou la répétition de caméos faisant défiler devant la caméra Mathieu Amalric, Emmanuelle Seigner et autre Mads Mikkelsen, sous les traits d'un... prêtre ce dernier-, et transcendée par la bluffante composition de Willem Dafoe, l'acteur, prix d'interprétation à Venise, faisant rimer mimétisme et mysticisme...