Elle s'abandonnait aux caresses d'un fiancé, d'un camarade, d'un collègue, d'un homme civilisé et courtois: mais il a pris un aspect étranger, égoïste et têtu; elle n'a plus de recours contre cet inconnu.
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La semaine dernière, on a évoqué quelques filles de l'espace, réelles ou fictionnelles (lire l'épisode 3 de À vous Simone), mais la plus battante de toutes, c'est bien sûr Ellen Ripley, l'héroïne d'Alien, le film culte de Ridley Scott sorti en 1979, il y a 40 ans. Un rôle qui propulsa la carrière de Sigourney Weaver, actrice ensuite abonnée aux rôles de femmes fortes et émancipées, comme Katharine Parker dans Working Girl, comme Dian Fossey dans le biopic Gorilles dans la brume, ou encore comme Paulina Escobar dans La Jeune fille et la mort. En confiant son rôle principal à la grande Américaine (1 mètre 82), Alien osait un film d'horreur/science-fiction où c'est la femme, compétente, intelligente, courageuse, résiliente, qui mène la barque, qui est l'ultime survivante du massacre et qui triomphe du monstre. Révolutionnaire!Mais si Alien est un film féministe, c'est aussi de façon plus profonde, par les moteurs de son intrigue. Son scénario est signé par Dan O' Bannon qui, pendant ses études de cinéma à Los Angeles avait signé une comédie de science-fiction, Dark Star. Désireux de poursuivre dans un registre horrifique, il imagine avec le scénariste Ron Shusett un huis clos dans un vaisseau spatial, où des astronautes seraient enfermés avec une créature extraterrestre tueuse. Problème: comment faire entrer l'alien dans le vaisseau? C'est là que, comme il le raconte dans le documentaire Alien Evolution, Ronald Shusett a une idée de génie: "Au milieu de la nuit, je me suis réveillé et j'ai dit à Dan: "Je crois que j'ai une idée, l'alien baise l'un d'eux! Il lui saute au visage et lui plante sa semence."" En d'autres termes, Alien, le huitième passager repose sur un viol. Un viol extraterrestre, oral, subi par un homme. Et "dans l'espace, personne ne vous entend crier".Et voici donc, filmé par Ridley Scott, un petit groupe d'êtres humains voyageant sur un vaisseau commercial de retour vers la Terre, réveillés par un message qui interrompt leur périple et les force à atterrir sur une étrange planète. C'est l'imprudent Kane -ne l'avait-il pas cherché au fond, en s'approchant de ces grands oeufs dégoulinants?- qui se retrouve pénétré de force (à travers le casque de sa combinaison!) par un horrible croisement entre une araignée, une pieuvre et un serpent. Dan O' Bannon l'a déclaré, cette métaphore de l'assaut sexuel est tout à fait consciente, volontaire: "Je me suis dit: c'est comme ça que je vais attaquer le public, je vais l'attaquer sexuellement. Et je ne vais pas m'en prendre aux femmes dans l'assistance, je vais attaquer les hommes. Je vais y mettre toutes les images que je peux imaginer pour faire en sorte que les hommes dans le public croisent leurs jambes." L'attaque du "face hugger" ("étreigneur de visage") sur Kane fait ressentir aux hommes l'horreur d'un rapport non consenti. Un passage obligé, comme le rappelait Simone de Beauvoir en 1949, pour beaucoup de femmes peu ou mal informées, au début de la vie sexuelle ou de la vie conjugale, et ce pendant des millénaires. "Ce n'est pas seulement dans les vaudevilles qu'on voit de jeunes femmes rentrer en larmes chez leur mère la nuit de leurs noces: les livres de psychiatrie abondent en récits de cette espèce (...) Il s'agissait de jeunes filles trop bien élevées qui n'avaient reçu aucune éducation sexuelle et que la brusque découverte de l'érotisme bouleversa. (...) Aujourd'hui, beaucoup de jeunes filles sont plus averties; mais leur consentement demeure abstrait; et leur défloration garde le caractère d'un viol."Mais Alien ne s'arrête pas là. Le "face hugger" n'est que la première étape. L'équipage du Nostromo est appelé au chevet de Kane, qui a été ramené à l'intérieur du vaisseau malgré l'interdiction de la sage Ripley: la créature extraterrestre s'est détachée, elle semble morte d'elle-même et Kane s'est réveillé. Il se souvient seulement d'avoir eu le sentiment d'étouffer et, avant de replonger dans le sommeil et de reprendre le voyage, il aimerait bien manger, il a grand-faim! Parce que Kane ne le sait pas encore, mais il est enceint. Son viol a abouti à une "fécondation". S'ensuit une des scènes les plus marquantes du film: la naissance du "chestburster" ("exploseur de poitrine"), qui sort dans des jets de sang de l'abdomen de l'astronaute et pousse en gros plan son premier cri de bébé alien. Un accouchement trash, qui tue "la mère". Au niveau symbolique, le reste du film peut se lire comme une lutte entre deux clans: ceux qui veulent éliminer le passager non désiré, qui a rapidement mué pour devenir aussi grand qu'un homme, et ceux qui veulent le maintenir en vie. C'est-à-dire la lutte entre l'équipage d'un côté et, de l'autre, l'alien lui-même, mais aussi Ash, le scientifique de l'équipe, et la Compagnie pour laquelle travaille l'équipage du Nostromo. C'est là le secret, percé par la perspicace Ripley, de l'ordre spécial 937: "Priorité: garantir le retour de l'organisme. Toute autre considération secondaire. Survie de l'équipage optionnelle." "What about our lives, you son of a bitch?", s'écrie Parker, grand Black à bandana, face à Ash, démasqué en tant qu'androïde obéissant sans sourciller aux ordres d'une Compagnie désireuse de récupérer et d'étudier l'alien pour sa division de l'armement.Depuis les premières minutes d'Alien, le thème de la maternité est présent. Les sept membres de l'équipage dorment dans des espèces de couveuses. L'ordinateur de bord ne s'appelle pas HAL comme dans 2001: l'odyssée de l'espace (sorti en 1968 et dont le succès a motivé le tournage d'Alien) mais Mother. Et c'est dans les entrailles de Maman que se joue le combat pour l'élimination ou pas du corps étranger, décrit par Ash comme "le fils de Kane". La colonne vertébrale d'Alien, c'est un combat pour ou contre un avortement. Un combat qui, dans la vraie vie, était toujours en cours en 1979. L'arrêt de la Cour suprême le dépénalisant aux USA a été rendu en 1973. L'Abortion Act est passé en Grande-Bretagne en 1967. En Belgique, il a fallu attendre 1990 et contourner les scrupules du roi Baudouin en le mettant "en impossibilité de régner". En France, la loi est passée en 1975, quand Simone Veil était ministre de la Santé, soit quatre ans après le Manifeste des 343 salopes, cosigné et rédigé par Simone de Beauvoir. Dans Le Deuxième Sexe, celle-ci écrivait à propos de l'avortement: "il y a peu de détresses plus pitoyables que celle d'une jeune fille isolée, sans argent, qui se voit acculée à un "crime" pour effacer une "faute" que son entourage ne lui pardonnerait pas: c'est chaque année en France le cas d'environ trois cent mille employées, secrétaires, étudiantes, ouvrières, paysannes: la maternité illégitime est encore une tare si affreuse que beaucoup préfèrent le suicide ou l'infanticide à l'état de fille-mère: c'est dire qu'aucune pénalité ne saurait les empêcher de "faire passer l'enfant"". de Beauvoir décrit aussi les méthodes de fortune utilisées, ces femmes qui se "laissent tomber de l'échelle du grenier", "du haut des escaliers"... "Un remède habituel (...) était de boire une solution de savon concentrée et ensuite courir pendant un quart d'heure: par de tels traitements, c'est souvent en tuant la mère qu'on supprime l'enfant." Dès son arrivée à la Maison-Blanche, le président Trump a clairement manifesté sa volonté de limiter le droit à l'avortement. On ne résiste pas à citer ici à nouveau Simone de Beauvoir: "Il est remarquable que l'Église autorise à l'occasion le meurtre des hommes faits: dans les guerres, ou quand il s'agit de condamnés à mort; elle réserve pour le foetus un humanitarisme intransigeant." Depuis mai 2019, l'État de l'Alabama condamne à nouveau l'avortement comme un crime, même en cas de viol ou d'inceste. D'autres États comme la Géorgie, l'Ohio ou le Kentucky ont également durci leur législation. Alien a 40 ans, mais le combat n'est pas fini.