Rien ne semble à l'homme plus désirable que ce qui n'a jamais appartenu à aucun être humain: alors la conquête apparaît comme un événement unique et absolu.

Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir, 1949

Il y a quelques semaines, on a célébré une première historique: le 18 octobre, deux Américaines, Christina Koch et Jessica Meir, ont effectué une sortie dans l'espace, sans homme. Une première virée entre filles, 58 ans après Youri Gagarine. Il aura fallu plus d'un demi-siècle. Faut dire que c'était pas gagné. Pour s'en rendre compte, il suffit de rattraperFirst Man, le biopic sur Neil Armstrong avec Ryan Gosling en haut de l'affiche, sorti en prélude au jubilé du premier alunissage de l'Histoire, célébré le 21 juillet dernier.

En fait, il ne faut même pas regarder tout le film, qui se concentre sur une période de huit ans, des circonstances de l'entrée d'Armstrong à la Nasa à l'aboutissement de la mission Apollo 11: un seul plan suffit pour comprendre comment les tâches sont réparties entre les sexes. La scène se passe pendant les funérailles de l'aspirant-astronaute Elliot See, mort lors d'un accident d'avion. Dix hommes, ingénieurs, pilotes, se sont isolés dans une pièce de la maison du défunt pour discuter des circonstances du crash. Dix hommes se partagent le cadre, tous en costume-cravate. Et on sent bien que pas un bout de jupe ou de haut talon n'oserait perturber la réunion en cours, même pas pour apporter le café et les sandwiches mous. Une seule image et les choses sont claires: la conquête spatiale, c'est une affaire de mecs. La conquête, tout court, est un domaine masculin. L'homme veut aller toujours plus loin, toujours plus haut, depuis le début.

Simone de Beauvoir explique dans Le Deuxième Sexe comment cette âme conquérante masculine est liée aux rôles biologiques des hommes et des femmes. On la cite: "(...) engendrer, allaiter ne sont pas des activités, ce sont des fonctions naturelles; aucun projet n'y est engagé; c'est pourquoi la femme n'y trouve pas le motif d'une affirmation hautaine de son existence; elle subit passivement son destin biologique. (...) Le cas de l'homme est radicalement différent; il ne nourrit pas la collectivité à la manière des abeilles ouvrières par un simple processus vital mais par des actes qui transcendent sa condition animale. (...) pour s'approprier les richesses du monde il annexe le monde même. (...) Il n'a pas seulement travaillé à conserver le monde donné: il en a fait éclater les frontières, il a jeté les bases d'un nouvel avenir."

Nouvelle Pénélope

Depuis l'origine, c'est l'homme qui part et la femme qui reste. Comme dans le schéma de la reproduction. De Beauvoir cite Hegel: "L'homme (...) est le principe actif tandis que la femme est le principe passif." Il y a "l'inertie" de l'ovule opposée à "l'agilité" du spermatozoïde. Comme dans les symboles: la croix pour la femme, la flèche pour l'homme.

Le schéma est parfaitement respecté dans First Man. Janet (Claire Foy), la femme de Neil, se montre en tout point exemplaire de ce qu'on peut espérer de l'épouse d'un astronaute. Elle l'encourage quand il apprend qu'il est engagé par la Nasa, elle le soutient à travers les diverses épreuves et elle l'attendra sans broncher pendant son absence. Elle l'attendra comme Pénélope a attendu Ulysse, en défaisant chaque nuit le travail de la journée pour résister à ses prétendants. Un modèle de fidélité apte à encourager chaque marin, chaque guerrier, chaque aventurier à larguer les amarres.

Ryan Gosling et Claire Foy dans First Man de Damien Chazelle © DR

La seule fois où Janet fait du foin, ce n'est pas par rapport à sa propre situation, c'est par rapport aux enfants. Bonne mère, elle contraint avec force son mari à prendre le temps de saluer ses deux garçons avant de partir pour la Lune, dans cette fusée phallique s'élevant pour pénétrer là où nul autre homme n'est allé. En passant, de Beauvoir établit un parallèle entre la virginité de la femme et celle de la nature: "l'homme est fasciné par les lieux ombreux et clos qu'aucune conscience n'a jamais animés, qui attendent qu'on leur prête une âme: ce qu'il est seul à saisir et à pénétrer, il lui semble qu'en vérité, il le crée."

Attentive, patiente, Janet n'est pas non plus une sotte. Si on constate qu'elle ne travaille pas, qu'elle reste à la maison pour s'occuper des petits, on apprend au détour d'une réplique qu'elle a rencontré Neil "sur le campus". Vérification faite, Janet Shearon a étudié à la Purdue University, Indiana. Quel domaine? Home economics. Une branche appelée aussi "domestic science" ou "home science". C'est-à-dire: la cuisine, la couture et le "management" d'un foyer. Mais Janet n'a pas terminé ses études universitaires. Ce qu'elle a regretté plus tard, a-t-elle déclaré dans des interviews. Peut-être qu'elle aurait ainsi mieux réussi la dinde pour Thanksgiving...

Langes pour adulte

La première Américaine dans l'espace, Sally Field, ce sera seulement en 1983. C'est-à-dire 20 ans après la première Soviétique, Valentina Terechkova, le 6 juin 1963. Et quand la Nasa a dû diminuer son budget dans les années 90, elle a notamment coupé dans les petites tailles de ses combinaisons d'astronautes. Ce qui a eu pour résultat l'annulation de la fameuse première sortie 100% féminine prévue initialement en mars 2019. Parce qu'un seul torse de taille M était disponible à cette date.

Mais bonne nouvelle: un film prenant pour héroïne une femme astronaute est annoncé sur nos écrans en mars 2020. Lucy In the Sky, avec Natalie Portman, n'est pas un biopic à proprement parler mais il s'inspire fortement du destin de Lisa Nowak. Cette Américaine qui s'envola à bord de la navette Discovery en juillet 2006 est restée célèbre pour son arrestation en 2007. Motif: tentative de kidnapping dans une affaire de triangle amoureux entre astronautes. Un détail marqua les foules: pour éviter les pauses pipi et gagner du temps dans son long parcours en voiture entre Huston et Orlando, Lisa Nowak portait un lange pour adulte. L'absence de ce fait saillant dans Lucy In the Sky a provoqué un tollé au pays de Donald Trump. On est fidèle à l'Histoire ou on ne l'est pas.

Eva Green dans Proxima d'Alice Winocour © DR

Sorti tout récemment, Proxima, d'Alice Winocour, avec Eva Green en astronaute française (lire la critique), pourrait-il enfin donner une image positive de la femme autonome dans les étoiles? Il semblerait bien que oui. Mais à condition de la présenter en tant que mère. Le noeud du drame dans Proxima, c'est la difficulté de Sarah à se séparer de sa fille pour sa longue mission. On n'échappe pas à son "destin biologique", même en apesanteur.