La terre est femme; et la femme est habitée par les mêmes puissances obscures que la terre.

Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir, 1949

C'était annoncé depuis des lustres et ça devait finir par arriver: La Reine des neiges est de retour! Six ans après le premier volet, revoici Elsa, et sa célébrissime tresse (bien avant celle de Greta Thunberg) sur les écrans et dans le coeur des petites filles. Mais aussi en bonne place sur la tonne de produits dérivés. Car les princesses de la Walt Disney Company n'ont pas leur pareil pour écouler déguisements, pyjamas, pantoufles, cartables, plumiers, gommes, crayons, albums à colorier, baumes parfumés pour les lèvres et autres parapluies.

Au début des années 2000, un certain Andy Mooney, un ancien du marketing de Nike, actuel CEO de Fender, a d'ailleurs eu une idée géniale: extraire des personnages de différents films pour les réunir dans une bande à géométrie variable, pour une identification élargie des potentielles jeunes acheteuses. En 2006, la gamme transversale "Princesses Disney" comptait environ 26.000 articles.

Qui figure donc dans cette troupe d'élite royale? Il y a d'abord le trio historique formé par Blanche-Neige (premier long métrage d'animation des studios Disney, sorti en 1937), Cendrillon (1950) et Aurore, alias la Belle au bois dormant (1959). Trois héroïnes de contes traditionnels, toutes les trois présentes chez les frères Grimm. C'est la base. S'y ajoutent la rousse Ariel, avec des jambes plutôt qu'avec une queue de poisson (La Petite Sirène, 1989, d'après le conte d'Andersen), Belle (La Belle et la Bête, 1991, d'après le conte de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont) et plus tard Raiponce et sa longue chevelure (2010, encore les frères Grimm). Pour plus de diversité (et plus d'identification), le bataillon comprend aussi Jasmine l'Arabe (Aladdin, 1992), Pocahontas l'Amérindienne (1995), Mulan la Chinoise (1998), Tiana l'Afro-Américaine (La Princesse et la Grenouille, 2009), Mérida l'Ecossaise bouclée (Rebelle, 2012) et Vaiana la Polynésienne (2016).

Etrangement, Elsa ne fait pas partie du gang. Alors que La Reine des neige (très lointainement inspiré du conte d'Andersen du même nom) occupe la place de tête chez Disney au box-office mondial avec plus d'1,2 milliard de dollars de recettes, Elsa n'est pas une "Disney Princess". Pour elle, Disney a créé "Frozen", une franchise à part pour les produits dérivés. Car Elsa n'est pas une princesse comme les autres.

Conjuration magique

"Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants": telle est la formule finale des contes et tel est le happy end traditionnel pour les héroïnes de Disney. En cela, les contes reflètent fidèlement ce qui a été pendant longtemps la destinée de tout être humain femelle en ce monde. Dans Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir écrit: "Le mariage est non seulement une carrière honorable et moins fatigante que beaucoup d'autres: seul, il permet à la femme d'accéder à son intégrale dignité sociale et de se réaliser sexuellement comme amante et mère. C'est sous cette figure que son entourage envisage son avenir et qu'elle l'envisage elle-même."

Contrairement à la coutume, Elsa ne se marie pas à la fin de ses aventures. Elle n'a même pas d'amoureux, elle ne reçoit pas de baiser du prince. Car il y a un prince, Hans, mais c'est un fourbe, et il ne se mariera avec personne. L'amour qui est au coeur du final de La Reine des neiges, c'est l'amour sororal, celui entre Elsa et sa soeur Anna. Un ressort inhabituel chez Disney, pour lequel la scénariste et réalisatrice Jennifer Lee (une femme!, ce n'est pas si courant chez Disney) a confié s'être inspirée de sa propre relation avec sa soeur aînée. Ce changement d'attitude, contraire à la chanson mythique Un jour mon prince viendra, était déjà présent chez Mérida, la "Rebelle" et se retrouve ensuite chez Vaiana. Un autre élément distingue Elsa de toutes les autres héroïnes Disney, qui la rend unique et pionnière: elle est magique.

Dans la partie historique de son ouvrage, Simone de Beauvoir détaille la période où l'humanité s'est sédentarisée et s'est lancée dans l'agriculture. L'homme a alors dressé un parallèle entre la "magie" de la fécondité de la terre et celle des femmes. "L'agriculteur admire le mystère de la fécondité qui s'épanouit dans les sillons et dans le ventre maternel", explique-t-elle. "C'est en partie pour cette raison que le travail agricole lui (à la femme) est confié: capable d'appeler dans son sein les larves ancestrales, elle a aussi la puissance de faire jaillir des champs ensemencés les fruits et les épis. Il s'agit dans l'un et l'autre cas non d'une opération créatrice mais d'une conjuration magique." Et un peu plus loin "Suprême idole dans les régions lointaines du ciel et des enfers, la femme est sur terre entourée de tabous comme tous les êtres sacrés, elle est elle-même tabou; à cause des pouvoirs qu'elle détient on la regarde comme magicienne, sorcière."

Et effectivement, dans la filmographie Disney, on retrouve quantité de femmes dotées de pouvoirs magiques, positives ou négatives, gentilles ou effrayantes, fées ou sorcières. C'est bien sûr la marâtre de Blanche-Neige et son effrayante transformation, c'est la Fée Bleue de Pinocchio, la Fée Clochette dans Peter Pan, la marraine de Cendrillon et ses Bibidibabidiboo, la sorcière-pieuvre de La Petite Sirène, la grand-mère de Vaiana, réincarnée en raie, Mama Odie dans La Princesse et la Grenouille, Grand-Mère feuillage dans Pocahontas, Madame Mim dans Merlin l'enchanteur ou encore Mary Poppins. Mais ce ne sont pas des princesses, ce sont les détentrices de la magie qui agit comme élément perturbateur pour le jeune héros ou la jeune héroïne. Avec Elsa, c'est la première fois qu'une princesse n'est plus l'objet de pouvoirs extérieurs mais qu'elle-même dotée de pouvoirs, même si au départ elle ne les maîtrise pas.

Sa force glaçante, initialement vécue comme destructrice et qui contraint la princesse à quitter en catastrophe le château de ses parents, lui permettra ensuite de construire son propre palais, là où l'inaugurale Blanche-Neige, elle aussi forcée de fuir le château paternel, avaient dû squatter, non sans l'avoir préalablement nettoyée de fond en comble, la maison des sept nains. "Libérée, délivrée...", donc. De sa puissance gelante, Elsa a pu se donner "une chambre à soi" telle que l'a conceptualisée Virginia Woolf. Elsa est la première princesse-sorcière de la maison Disney.

Son incroyable succès populaire est à rapprocher de celui d'une autre princesse blondissime, malmenée, résiliente et pourvue d'étranges pouvoirs, Daenerys Targaryen, mère de dragons. A propos, il paraît que Disney a dans ses cartons un film prévu pour fin 2020: Raya and the Last Dragon, où une jeune guerrière part à la recherche du dernier dragon du monde. Sa scénariste est une femme, la Malaisienne Adele Lim. Affaire à suivre...