Longtemps, la cinéphilie s'est rattachée à deux pôles apparemment inconciliables: les Cahiers du cinéma ou Positif. Si, avec le temps, l'antagonisme entre les deux revues semble s'être quelque peu atténué tandis que leur aura prescriptive diminuait avec celle de la presse écrite, elles n'en restent pas moins, à 70 printemps pour l'une, un an de moins pour la seconde, les deux piliers opposés d'une presse cinématographique française en constante évolution. On ne compte plus en effet les titres ayant, au fil des décennies, tenté le pari du cinéma, dans un registre tantôt généraliste, tantôt ultra-spécialisé. Avec, cela va sans dire, des fortunes diverses: pour un magazine comme Première affichant désormais la bonne quarantaine, combien de Studio ou autre Ciné Live disparus des radars des supports grand public, sans même parler d'une flopée de publications à vocation plus confidentielle dont la destinée, parfois éphémère, s'est accomplie dans la plus grande discrétion.
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Longtemps, la cinéphilie s'est rattachée à deux pôles apparemment inconciliables: les Cahiers du cinéma ou Positif. Si, avec le temps, l'antagonisme entre les deux revues semble s'être quelque peu atténué tandis que leur aura prescriptive diminuait avec celle de la presse écrite, elles n'en restent pas moins, à 70 printemps pour l'une, un an de moins pour la seconde, les deux piliers opposés d'une presse cinématographique française en constante évolution. On ne compte plus en effet les titres ayant, au fil des décennies, tenté le pari du cinéma, dans un registre tantôt généraliste, tantôt ultra-spécialisé. Avec, cela va sans dire, des fortunes diverses: pour un magazine comme Première affichant désormais la bonne quarantaine, combien de Studio ou autre Ciné Live disparus des radars des supports grand public, sans même parler d'une flopée de publications à vocation plus confidentielle dont la destinée, parfois éphémère, s'est accomplie dans la plus grande discrétion. En 2021, le paysage de la presse cinéma apparaît dès lors plus morcelé que jamais avec, aux côtés des "historiques", des revues exigeantes, comme La Septième Obsession, qui se donne notamment pour mission "d'apporter un regard cinéphile acéré sur les oeuvres pour de nouvelles générations, en brisant les chapelles et barrières idéologiques", la monographique Éclipses, dont chaque livraison fouille l'oeuvre d'un cinéaste, ou la très littéraire Trafic, créée en 1991 par Jean-Claude Biette et Serge Daney; des publications de niche, comme les inamovibles L'Écran fantastique et Mad Movies, Blink Blank pour le cinéma d'animation ou le trimestriel Revus et corrigés pour le patrimoine; d'autres décalées, comme Sofilm (voir encadré), qui privilégie le récit cinématographique; des extensions de site, comme le maniaque Rockyrama, et l'on en passe, mooks comme FrenchMania dont la seconde livraison paraîtra début mai, ou autres webmagazines... C'est dans ce contexte changeant que les Cahiers célèbrent, ce mois-ci, leur 70e anniversaire (1). Lancée en avril 1951 par André Bazin, Jacques Doniol-Valcroze et Joseph-Marie Lo Duca avec le soutien financier de Léonide Keigel, la revue a connu une histoire mouvementée. Tendance qui ne s'est nullement démentie avec le temps: l'an dernier encore, le rachat des Cahiers par un groupe de personnalités issues des milieux des affaires et de la production cinématographique suscitait une levée de boucliers en dehors et au sein même de la rédaction, majoritairement démissionnaire. Et une nouvelle équipe éditoriale d'entrer en fonction en juin 2020, dans un contexte rendu encore plus délicat par la crise sanitaire et son corollaire, la fermeture des salles. Si l'affaire a eu le don de déchaîner les passions, c'est moins sans doute en raison du poids objectif d'un mensuel diffusé aujourd'hui à quelque 13.000 exemplaires que par sa portée symbolique -Stéphane Delorme, le rédac chef démissionnaire, évoquait des risques de "conflits d'intérêt, de pressions politiques et de collusions"-, mais aussi en raison du prestige dont continuent à jouir les Cahiers. Si la revue à la couverture jaune est entrée dans l'Histoire, c'est parce que non contente de refuser une "neutralité malveillante qui tolère un cinéma médiocre, une critique prudente et un public hébété" (citation de la première livraison des Cahiers reproduite dans l'édito du numéro 775, celui du 70e anniversaire) et d'imposer un regard critique neuf avec ce que l'on appellera la "politique des auteurs", elle a aussi été le berceau de la Nouvelle Vague. C'est en son sein que les Truffaut, Godard, Rohmer, Chabrol et autre Rivette feront leurs premières armes critiques, "jeunes Turcs", comme les qualifiait Bazin, qui vaudront à la revue de connaître un premier âge d'or, avant de passer derrière la caméra avec les résultats que l'on sait. De quoi poser l'autorité critique des Cahiers, et en garantir la pérennité, au-delà des changements rédactionnels et idéologiques à répétition -même la mue maoïste des années 70, synonyme de confidentialité, ne l'empêchera pas de renaître, recentrée sur son ADN cinéphile. Et tandis qu'une ligne éditoriale parfois hasardeuse en a laissé plus d'un à quai, l'auréole des Cahiers, elle, demeure. Pour autant, les défis se posant au jeune septuagénaire sont nombreux. On en veut pour preuve le sommaire de son numéro anniversaire: si la Une, confiée à Bertrand Mandico et faisant écho à la photographie de Sunset Boulevard qui ornait la première livraison des Cahiers, comme l'édito de Marcos Uzal assument l'héritage de l'Histoire, prolongé le temps d'une sélection de 70 films défendus en leur temps par la revue, le cahier critique s'ouvre pour sa part sur... une série, WandaVision pour ne point la nommer. Le signe de temps chahutés qui, venant après une couverture consacrée à la politique des streamers et la question "Les plateformes vont-elles domestiquer le cinéma?", suffit à situer l'étendue des chantiers à venir...