Certains observateurs paresseux l'ont un peu rapidement labellisé comme le Pedro Almodóvar du cinéma chilien. Avec le Castillan rebelle, il ne partage pourtant tout au plus qu'un goût prononcé pour les portraits sensibles de femmes dans la tourmente, en rupture avec la société et ses normes. Révélé dès 2006 et La Sagrada Familia, avant de récidiver avec Navidad (2009) puis El Año del tigre (2011), Sebastián Lelio explose à l'international en 2013 grâce à Gloria, où la mythique Paulina García ploie mais ne rompt pas en quinqua divorcée revendiquant son droit à vivre librement ses désirs. Quatre ans plus tard, Lelio fait le break: présenté à la Berlinale, Una mujer fantástica, drame centré sur une serveuse transgenre malmenée par la famille de son amant décédé, y remporte l'Ours d'argent du meilleur scénario, premier d'une longue liste de trophées culminant en mars dernier avec l'Oscar du meilleur film étranger.
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Certains observateurs paresseux l'ont un peu rapidement labellisé comme le Pedro Almodóvar du cinéma chilien. Avec le Castillan rebelle, il ne partage pourtant tout au plus qu'un goût prononcé pour les portraits sensibles de femmes dans la tourmente, en rupture avec la société et ses normes. Révélé dès 2006 et La Sagrada Familia, avant de récidiver avec Navidad (2009) puis El Año del tigre (2011), Sebastián Lelio explose à l'international en 2013 grâce à Gloria, où la mythique Paulina García ploie mais ne rompt pas en quinqua divorcée revendiquant son droit à vivre librement ses désirs. Quatre ans plus tard, Lelio fait le break: présenté à la Berlinale, Una mujer fantástica, drame centré sur une serveuse transgenre malmenée par la famille de son amant décédé, y remporte l'Ours d'argent du meilleur scénario, premier d'une longue liste de trophées culminant en mars dernier avec l'Oscar du meilleur film étranger. Adaptation du roman controversé de Naomi Alderman, Disobedience le voit aujourd'hui s'essayer à la langue de Shakespeare entouré d'un casting de prestige. Élégant, même si en déficit patent d'ambivalence, le film, nouvelle histoire de liberté contrariée par les conventions sociales, prolonge les thèmes et obsessions de cet auteur occupé à construire une oeuvre d'une cohérence sans faille. Soit, à la mort du chef religieux d'une communauté juive orthodoxe de la banlieue londonienne, le bref retour au bercail de la fille répudiée de celui-ci, Ronit (Rachel Weisz), photographe new-yorkaise renouant à cette occasion avec ses deux amis d'enfance: Dovid (Alessandro Nivola), candidat tout désigné au poste de nouveau rabbin, et son épouse Esti (Rachel McAdams), incapable d'étouffer le feu de sa passion pour Ronit... "Je ne suis ni britannique, ni juif, et l'anglais n'est pas ma langue, mais cette histoire m'a d'emblée semblé étonnamment familière, commente le réalisateur, venu assurer à Londres la promo européenne du film. Probablement parce que les thématiques qu'elle charrie résonnent avec l'ensemble de ma filmographie. Peut-être aussi, en un sens, parce que j'ai grandi dans un pays catholique sous la dictature. Je ne dis pas que l'orthodoxie juive est une dictature (sourire) , mais disons que je me sens à même de mesurer le poids normatif que peut faire peser la religion dans une société. La question qui en découle est la suivante: quel est le prix à payer pour être fidèle à qui l'on est vraiment?" Cette question au confluent du politique et de l'intime, le cinéaste chilien a fait le choix étonnant de l'envisager sur papier à la façon d'un projet de... science-fiction, le come-back de Ronit au sein de cette communauté très corsetée s'apparentant dès lors pour elle à un atterrissage sur une autre planète. "Oui, l'ensemble du scénario de Disobedience pourrait au fond être reformulé à la manière d'un récit mythologique. C'est l'histoire d'une princesse en exil de retour dans un royaume où le souverain, son père, laisse à sa mort un trône vacant promis à l'époux de celle pour qui la princesse se consumait jadis d'amour. Envisager cette histoire comme la rencontre entre deux planètes complètement différentes permet de tendre vers quelque chose de l'ordre d'un détachement un peu étrange, où coexistent le divin et l'humain, le sacré et le charnel. Ce qui m'intéresse, c'est la portée universelle de ce triangle amoureux balançant entre tradition et modernité. En ce sens, s'attarder à démêler ce qui relève ou non de l'orthodoxie juive en termes de répression ne me semble pas approprié. Le titre du film renvoie à l'idée de désobéissance comme droit humain fondamental. Sans elle, l'humanité en serait encore à l'âge de pierre. Quelqu'un, à un moment donné, doit désobéir pour faire évoluer les choses." Si Sebastián Lelio aime les actrices, celles-ci le lui rendent plutôt bien. C'est Rachel Weisz elle-même, par ailleurs co-productrice du film, qui l'a choisi pour mettre en scène Disobedience. Et Julianne Moore en personne qui est venue le chercher pour la diriger dans le remake de son propre Gloria, variation américaine sur le même thème qu'il finit déjà ces jours-ci de monter... "J'aime chaque étape du processus de création d'un film. Mais ce qui me plaît par-dessus tout, oui, c'est le travail avec les acteurs, et plus particulièrement les actrices. Le scénario que j'écris n'est jamais que la carte, pas le territoire. Les choses ne prennent vie qu'au moment du tournage. J'essaie toujours en filmant de capturer la personne derrière le personnage. Son histoire personnelle, ce que son corps dit d'elle ou au contraire dissimule... L'idée étant que le personnage vienne en quelque sorte vampiriser quelque chose qui était déjà là. Je ne dis pas que c'est toujours facile à obtenir (sourire) . C'est une espèce de contrat de confiance." Comme quand il fait tourner aux deux Rachel de Disobedience une longue scène de sexe certes aux antipodes de celle du Kechiche de La Vie d'Adèle, et son obsession pour la fessée, mais pas pour autant dénuée de certaines "particularités" -Weisz crachant par exemple dans la bouche de McAdams... "Cette séquence est le coeur même du film. Il fallait donc qu'elle s'inscrive dans une certaine durée (six minutes à l'arrivée, NDLR) . Je ne voulais pas d'une scène d'amour générique. Souvent, au cinéma, il n'y a à vrai dire pas à proprement parler de scène de sexe. On voit les personnages se rapprocher, et puis soudain c'est le matin, salut bonne journée (sourire) . Une vraie scène de cinéma, par définition, implique que l'histoire y évolue et que les personnages y révèlent de nouveaux aspects d'eux-mêmes. C'est le sens que je voulais donner à ce moment-clé du film. À une époque où le sexe est partout, et le dévoilement du corps hyper banalisé, l'idée pour moi était d'élaborer une séquence fortement érotique sans aucune nudité, mais où ces deux femmes expriment de manière très concrète leur amour, dans une succession de gestes spécifiques qui disent quelque chose d'elles en tant qu'individus."