Il existe une catégorie de gens qu'on voit assez peu dans les théâtres: les jeunes parents. Pas toujours facile en effet de ménager du temps dans l'organisation familiale pour voir un spectacle destiné aux adultes. Le Kaaitheater a trouvé la parade en proposant plusieurs fois par an ses "Matinee Kadee": un rendez-vous programmé le dimanche après-midi où les enfants de 4 à 12 ans sont pris en charge par des animateurs dans des ateliers artistiques (pour les moins de 4 ans, une crèche éphémère est même prévue) tandis que les parents vont assister tranquillement à la représentation du jour.

L'avant-dernière Matinee de la saison couplait, pour les petits, un atelier "Swinging Kids" axé sur la danse et, pour les grands, la reprise de Built to Last, créé en 2012 par la chorégraphe américaine Meg Stuart et sa compagnie fondée à Bruxelles Damaged Goods.

Il y a déjà une contradiction directe entre le nom de la compagnie et le titre du spectacle: d'un côté ce qui est censé être "construit pour durer" et de l'autre les "biens endommagés", qui n'ont pas pu résister au passage du temps. Où se place l'homme dans cette dichotomie? Et où se place l'art? Telles sont les questions qui s'imposent face à ce spectacle où Meg Stuart -couronnée à la dernière Biennale de Venise d'un Lion d'or "for lifetime achievement", là aussi la question de la finitude est implacablement posée- a utilisé pour la première fois de sa carrière non pas de la musique composée à son intention mais des pièces du répertoire.

Et c'est au premier chef à un impressionnant déroulement d'histoire de la musique que les spectateurs vont assister. La bande-son fait en effet le grand écart entre le XIIe siècle de Pérotin le Grand (Sederunt Principes, pour quatre voix de ténor) et la musique spectrale contemporaine de Gérard Grisey (Le Temps et l'Ecume, pour quatre percussionnistes, deux synthétiseurs et orchestre de chambre), en passant entre autres par la Symphonie héroïque de Beethoven et les Vespers de Rachmaninov. Le tout dans le désordre, évidemment. Et avec plusieurs pièces évoquant l'histoire de l'humanité et son futur, comme la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak, ode à l'Amérique que l'astronaute Neil Armstrong emporta avec lui lors de sa mission vers la Lune, ou Atmosphères de Ligeti, utilisé par Kubrick dans 2001: odyssée de l'espace.

Built to Last (Meg Stuart/Damaged Goods) © Chris Van der Burght

Là-dessus, cinq danseurs-performeurs essaient de trouver leurs marques, d'abord sous le regard un peu ironique d'un squelette de dinosaure en carton, rappelant que ceux dominaient le monde bien avant nous se sont éteints. Plus loin, sous un système solaire suspendu dont les tournoiements menacent une Walkyrie aux cheveux dressés en l'air (Anja Müller). Ailleurs parés de masques et d'ustensiles mystérieux, statues plus ou moins pétrifiées mais chantantes dans la vitrine d'un musée ethnographique. Ou exécutant une danse de l'évolution-régression en un cortège où chacun passe de la marche à quatre pattes à la posture debout, et inversement. Ou encore multipliant les citations de compositeurs (dites par l'acteur flamand Kristof Van Boven, irrésistible) à haute teneur philosophique.

C'est décousu, un peu long sans doute, parfois plastiquement sublime, parfois absurdement drôle. Inégal par essence, mais dont certaines images resteront gravées longtemps. Soit bien après avoir récupéré les petits à leur atelier à l'étage, enchantés de s'être essayé à une chorégraphie simple utilisant les attitudes des animaux ou les moyens de transport. "What's in our hearts and our souls must find a way out", disait Beethoven. Pour cela, danse et musique, même combat.

Prochaine Matinee Kadee: Bartok/Beethoven/Schönberg - Repertory Evening d'Anne Teresa De Keersmaeker/Rosas, le 23 juin au Kaaitheater, www.kaaitheater.be

Built to Last poursuit sa tournée à Paris et sera au théâtre des Amandiers à Nanterre du 20 au 24 mars, www.nanterre-amandiers.com