Roa est au taquet! À une semaine du vernissage de son expo à Anvers, il lui reste quelques panneaux à terminer. Et le plus grand est encore vierge du moindre coup de brosse. Mais sous sa casquette, dans son hoodie maculé, le Gantois n'a pas l'air paniqué pour autant: "Disons que ça va impliquer l'une ou l'autre session de 24 heures sur 24." Tranquille...
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Roa est au taquet! À une semaine du vernissage de son expo à Anvers, il lui reste quelques panneaux à terminer. Et le plus grand est encore vierge du moindre coup de brosse. Mais sous sa casquette, dans son hoodie maculé, le Gantois n'a pas l'air paniqué pour autant: "Disons que ça va impliquer l'une ou l'autre session de 24 heures sur 24." Tranquille... Pour l'instant, c'est déjà un joli bestiaire qui sèche sur des portes chinées un peu partout, des assemblages de bois posés sur des tables, contre les murs nus. Un ouvrage de référence est ouvert devant un kangourou peint en noir et blanc, ce noir et blanc avec lequel il travaille quasi exclusivement, qui caractérise aussi ses grandes fresques réalisées en extérieur un peu partout dans le monde. Par terre, une malle a servi à trimballer une dizaine de bouquins, des "beaux livres" comme on dit. Et puis aussi un peu d'anatomie. Les animaux de Roa évoquent toujours quelque chose de saisissant dans l'esprit de l'observateur, a fortiori disséqués comme ils le sont de temps en temps. Avec le galeriste de At The Gallery Frederick Keteleer, il a écumé les routes à la recherche de panneaux de récupération. Leur trouvaille la plus étonnante: un plancher d'église, du chêne vieux de 200 ans ramené de Rennes, marqué par les fixations des sièges et le passage des fidèles. "Je réfléchissais déjà depuis un moment au concept de l'exposition, j'imaginais opposer la création racontée dans la Bible à la théorie de Darwin. Et puis ce plancher est arrivé... C'était assez magique, comme s'il devait en être ainsi." Au-delà, Cataclysm est une première dans le parcours de Roa. L'expo anversoise n'est pas une rétrospective à proprement parler, mais il n'avait jusqu'ici jamais évoqué le règne animal de manière aussi globale. Quand il peint un mur dans l'espace public -et Dieu sait si ses grandes fresques marquent les esprits depuis quelques années-, il y fait toujours figurer un animal lié à l'endroit. Une chèvre sur le pignon d'une vieille ferme de Tourinnes-la-Grosse. Un ornithorynque du côté de Perth en Australie. Un squelette de baleine sur un vieil entrepôt du port de Vardø en Norvège. Une méduse et un scorpion en Tunisie. Ou un lapin d'outre-Manche... comme celui qui fit s'agiter les riverains de Hackney Road à Londres. Cette volonté d'inscrire son art "in situ" fait naître la métaphore. Il y a quatre ans par exemple, il était à Rome pour une exposition baptisée Suovetaurilia: un rappel historique des sacrifices antiques de porcs (sus, en latin), moutons (ovis) et taureaux (tauris), en même temps qu'une évocation du trafic, contemporain celui-là, des animaux exotiques... À l'origine, il y a le plus souvent quelques heures de "contorsions cérébrales très bizarres (sic)." Tenez, pour Cataclysm: "Au départ de ma réflexion, je pensais à la Belgique, à Anvers, aux grands maîtres de la peinture... Je voyais de grands panneaux mobiles, à la manière de L'Agneau Mystique, je cherchais un lien avec les animaux. J'ai pensé à la Bible, au catholicisme, à la colonisation... Beaucoup de titres étaient trop évidents. En pensant à la création, on en vient aussi à la chute de l'Homme, on voit comment nous ruinons notre propre paradis." Ou, pour le paraphraser: nous ne sommes pas responsables de la catastrophe qui a provoqué l'extinction des dinosaures, mais nous incarnons cette force qui cause certains des changements actuellement à l'oeuvre sur la planète. Ce n'est donc pas pour rien qu'à l'occasion de Cataclysm -un nom qui a donc fini par s'imposer naturellement-, il a aussi peint un mammifère antédiluvien. Vous savez, une de ces minuscules créatures grâce auxquelles nous existons aujourd'hui. De là à dire que le travail en extérieur est plus instinctif et celui proposé en galerie plus réfléchi, il n'y a qu'un pas. L'intéressé relativise: "Le mur s'inscrit dans un espace. L'angle sous lequel on le voit, l'endroit où il se trouve et son architecture racontent déjà beaucoup de choses." D'une certaine manière, il en va de même pour les matériaux utilisés dans une expo: "Au pied du vieux chêne flamand ou français qui a poussé pendant 500 ans, des événements ont eu lieu. Le bois peut être industriel, comme celui d'une porte récupérée dans une école. À l'autre bout du monde, si je peins sur du jarrah, ça ramène à l'époque coloniale. Et dans les deux cas, on peut imaginer les interventions humaines dans la nature." La célébration de la vie et de la diversité des espèces, nos représentations erronées des animaux et leur retour à la place qui leur revient ont toujours été des thèmes centraux dans son oeuvre. C'est dans les années 80, à Gand, mais aussi dans les premiers magazines de skate et sur des pochettes de disques de rap que Roa découvre le graffiti. Public Enemy, Wild Style -le film de Charlie Ahearn dans lequel Lee Quinones, une légende de cet art, joue un mystérieux graffeur... "À l'époque, j'habitais dans un immeuble du Patershol (le quartier historique de Gand, NDLR). J'ai reçu quelques bombes..." Et il s'y est mis à son tour! "Je ne comprenais pas que ce que les gens bombaient sur les murs étaient des noms. Je pensais que c'était juste des mots cool. Mes premières "pieces" ont donc été des mots anglais qui l'étaient pour moi." Il rit... Pour la petite histoire, c'est tout gamin qu'il fut un jour fasciné par les crânes de chat et de rongeurs dénichés dans des lieux abandonnés. Ceci explique parfois cela. Avec les années, les choses ont bien changé. Sur cette scène street art qui a désormais droit de cité, les politiques mettent des murs "légaux" à disposition des artistes. Autant pour embellir leur ville que pour faire grimper leur cote. Les festivals et les ASBL sont aussi à l'origine de véritables expos permanentes. Et dans le milieu, Roa est devenu un grand nom. "L'équivalent de Madonna", c'est-à-dire une légende, dixit Johan Vande Lanotte, bourgmestre d'Ostende, ville où l'une de ses somptueuses fresques animalières a surgi en 2016 au détour d'un parking improvisé. C'est aussi l'avis du galeriste parisien Mehdi Ben Cheikh, à l'origine de projets aussi ahurissants que Tour Paris 13 ou Djerbahood, soit la réhabilitation par le street art du village d'Erriadh sur l'île de Djerba: "Roa reste franchement un des meilleurs de la planète. Il me fait halluciner, dans son attitude, sa façon de faire... Il a 36.000 idées à la seconde et à travers ça, il respire son art à 2.000 à l'heure! C'est grâce à des gens comme lui que le street art atteint une certaine notoriété et un niveau d'une extrême qualité." Reste que quand l'artiste, admirateur de Marcel Duchamp et David Lynch (entre autres), a commencé à se frotter aux murs, "c'était sans penser qu'un jour, quelque chose puisse en sortir à mon bénéfice". "Ça n'a jamais été l'essence. Et ça n'existait même pas à ce moment-là, les festivals de street art, quelqu'un prêtant des élévateurs pour peindre, qui nettoie un mur avant que j'y appuie mon échelle!" Quant au terme lui-même... "C'est juste un mot. Qui a été trouvé par des gens qui ne font pas eux-mêmes du street art, ou du graffiti, ou qui n'ont même peut-être jamais eu une brosse en main. Les gens ont besoin de catégoriser les choses, de les définir. Mais si tu vas dans la jungle ou la brousse peindre sur une cahute (une histoire vraie, NDLR), es-tu aussi un street artist? Et si tu joues de la musique sur un trottoir?" De fait... Le passage au mainstream, cette "légalisation", tout ça ne doit pas forcément toujours être perçu négativement. "À l'époque, les possibilités de voyager partout dans le monde comme artiste, de m'exprimer sans être censuré, d'être vu et donc d'interpeller le public étaient bien moindres voire inexistantes." Ici aussi, tout est question de réflexion: les personnes avec qui il travaille lui importent beaucoup et il choisit avec soin les festivals dans lesquels il s'implique. "J'ai peint un grand mur en Afrique du Sud, ce que je n'aurais pas pu faire si une organisation ou un conseil municipal n'avait pas été impliqué. Et en même temps, pendant que j'étais là-bas, je me suis baladé et j'ai peint des murs plus petits. C'est aussi important et chouette." Tandis que Roa se bat à sa manière pour la préservation des espèces, certains s'activent pour que ses oeuvres échappent aux affres du temps. Ou survivent à l'urbanisation. Et le street art de perdre là ce qu'il peut avoir d'éphémère. "Quoi qu'on fasse, tout n'est-il pas éphémère? Bien sûr, en tant qu'artiste, on apprécie de toute façon que le travail reste. C'est fantastique, mais je ne m'en fais pas outre mesure, et je ne vais jamais retourner sur un mur pour faire une retouche. L'éphémère fait incontestablement partie du truc, quoi qu'il se passe." En tant qu'artiste aussi, on peut être perfectionniste? "Évidemment, mais le temps parfois limité dont on dispose donne peut-être aussi plus de possibilités d'aller à l'essence. De préserver le mouvement, l'action, de se servir de ce qu'offre le mur... Après, quand une oeuvre est-elle terminée? On peut rester dessus sans fin, passer des heures sur des détails idiots. Et parfois, plus c'est détaillé, plus on perd en rudesse, en force... Alors là, c'est bien d'avoir une deadline! Cela dit, c'est beau de voir que des gens veulent préserver. Ça veut dire qu'ils s'identifient quand même quelque peu à l'oeuvre, ou qu'ils lui accordent de la valeur." Au fait, pour le fameux plancher d'église, ce support hors du commun, qu'en sera-t-il? Dans la ronde des continents mise en scène par Roa à Anvers, il a été réservé à l'Afrique. Quoi de plus normal, après tout. "C'est le continent le plus important pour les humains et les animaux, justifie le galeriste Frederick Keteleer, c'est la source de la vie et de toutes les civilisations." L'artiste acquiesce. Et rassure: "Ce panneau-là sera entamé aujourd'hui, ou tôt demain matin."