Ça ressemble à une success story. De la découverte de l'impro dans une Maison de jeunes de Forest à son nom tout en haut de l'affiche au Théâtre royal du Parc: le parcours d'Othmane Moumen a été fulgurant. "Mon groupe d'impro avait reçu une proposition pour participer au festival Babel 2000 avec un spectacle que nous avions écrit autour de l'immigration de nos pères, se souvient-il. On s'est retrouvés à jouer au Canada, à Avignon... J'ai rencontré d'autres troupes dans lesquelles il y avait des comédiens professionnels et c'est là que ça a percolé: je me suis rendu compte qu'on pouvait en faire un métier. J'ai halluciné!"
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Ça ressemble à une success story. De la découverte de l'impro dans une Maison de jeunes de Forest à son nom tout en haut de l'affiche au Théâtre royal du Parc: le parcours d'Othmane Moumen a été fulgurant. "Mon groupe d'impro avait reçu une proposition pour participer au festival Babel 2000 avec un spectacle que nous avions écrit autour de l'immigration de nos pères, se souvient-il. On s'est retrouvés à jouer au Canada, à Avignon... J'ai rencontré d'autres troupes dans lesquelles il y avait des comédiens professionnels et c'est là que ça a percolé: je me suis rendu compte qu'on pouvait en faire un métier. J'ai halluciné!" Mû par cette découverte, Othmane Moumen passe l'examen d'entrée du Conservatoire de Bruxelles et, malgré ce qu'il appelle son "défaut de légitimité", il est pris. Mieux: il n'est même pas encore sorti de l'école qu'il participe déjà à des spectacles pro et qu'il monte sa compagnie, Chéri-Chéri, avec Thibaut Nève. Il joue Feydeau, Shakespeare, Corneille, Molière... A partir du Tour du monde en 80 jours adapté en 2011 par le nouveau directeur Thierry Debroux, il devient la coque- luche du Parc. En cette saison post-Covid, c'est lui qui a assuré le plan B de la rentrée, To Play or Not to Play, aux côtés de Daniel Hanssens, déployant toute la palette de son jeu physique et bondissant. Avant de revenir au Parc en avril 2021 dans la peau d'Arsène Lupin, il sera encore l'Arlequin de Goldoni au Théâtre Le Public. Plus rien ne l'arrête. Mais le succès ne lui est pas monté à la tête, Othmane Moumen reste humble, et lucide aussi, quant au fait que son physique "passe-partout" lui a sans doute facilité les choses: "J'ai bien conscience que je suis une des exceptions, un des arbres qui cachent la forêt, et je mesure cette chance, affirme-t-il. Dire le contraire serait mentir et ne pas prendre en considération toutes les difficultés auxquelles se confrontent d'autres comédiens." Pour un exemple de réussite qui pourra inspirer les jeunes générations, combien se sont-ils heurtés à des portes qui leur restent fermées? "En première année au Conservatoire de Bruxelles, une des mes profs, Patricia Houyoux, m'avait mise en garde: "Déjà en tant que femme tu vas devoir te battre, mais toi tu vas devoir te battre deux fois plus, parce que tu es noire." Et en effet, le combat continue!", lâche Annette Gatta. La comédienne, qui fait partie de l'équipe très métissée de La Cour des grands de Cathy Min Jung, semble résignée par rapport à tout un pan du monde du théâtre et du cinéma. "Quand je regarde les annonces pour les castings, si je ne vois pas la mention "recherche comédienne africaine", je sais que si j'y vais, on va me dire non. La plupart du temps, ça ne sert à rien que je me présente." Annette Gatta se rappelle de cette phrase violente entendue alors qu'elle avait été invitée - manifestement sans qu'on ait pris la peine de regarder ses photos - à se présenter pour un rôle dans la série RTBF Melting Pot Café, il y a une dizaine d'années: "Quand je suis entrée, la responsable du casting m'a demandé pourquoi je venais et elle m'a dit: "Non, ça ne va pas aller, c'est pour jouer la meilleure amie du rôle principal. Et elle n'est pas noire. Ça doit être une vraie Bruxelloise." Mais moi je suis née à l'hôpital Saint-Pierre! Je suis la plus bruxelloise de toutes mes amies. Quand mes parents sont arrivés du Tchad, ils avaient l'espoir que ça puisse marcher pour leurs enfants. Ils ont évité de nous parler dans leur langue maternelle, ils nous ont incités à aller dans une école catholique alors qu'ils étaient de confession musulmane, ils ont vraiment tout fait pour qu'on soit intégrés. Mais tout nous ramène à notre couleur de peau." La comédienne se souvient aussi de son premier rôle après le Conservatoire, dans Impair et père, de Ray Cooney, monté en 2004 au Théâtre des Galeries. "Je venais de sortir de l'école, je n'allais pas déjà refuser de jouer une infirmière qui s'appelle Trésor. Une journaliste est venue à la première. C'était le premier papier qui allait sortir sur un spectacle où je jouais. Dans son article, la journaliste s'est trompée: elle m'a appelée Trésor, au lieu de Annette Gatta. Je l'ai très mal pris. Après, avec le temps, j'ai décliné pas mal de rôles, parce qu'en tant que Noires, on n'est pas juste destinées à jouer des primo-arrivants, des femmes de ménage ou des prostituées. Ce qui fait que je suis encore dans le métier, c'est le désir que ça change un jour." Annette Gatta n'est pas la seule à avoir refusé de se laisser enfermer dans des rôles stéréotypés. Exemple illustre dans l'histoire du théâtre français, en 1972, Georges Aminel, né de père martiniquais et de mère picarde, a claqué la porte de la Comédie-Française où il était entré cinq ans plus tôt et qui l'a déçu en le coinçant dans un certain type de rôles. "C'est bien simple, j'ai passé mon temps à me barbouiller et à prendre un accent. Les faits sont là: j'ai débuté dans un rôle de Polynésien muet et, depuis, je ne compte plus les personnages de chamelier juif, brésilien ou arabe que j'ai endossés. Alors, si parce que mon père est Antillais, je dois toute ma vie incarner des Sud-Américains explosifs ou des Indigènes fanatiques, je préfère arrêter", confiait-il au Figaro quelques années après sa démission, alors qu'il s'était reconverti dans le doublage (la voix française de Yul Brynner, Dark Vador, Orson Welles et Sylvestre le chat, c'est lui!). Dans les années 1940 et 1950, on l'avait pourtant vu dans L'Aigle à deux têtes créé par Cocteau, dans Le Soulier de satin de Claudel mis en scène par Jean-Louis Barrault, ou dans Un ennemi du peuple, d'Ibsen. Autant de rôles où la couleur de sa peau n'avait pas d'importance. Il en allait de même pour Daniel Sorano, métis français aux origines sénégalaises, qui a intégré le TNB de Jean Vilar en 1952, surnommé plus tard "Sorano de Bergerac" après son interprétation dans l'adaptation télé de la pièce de Rostand. Certes, des acteurs comme Sorano et Aminel n'étaient pas nombreux à l'époque, mais pourquoi, septante ans plus tard, la mixité au sein des distributions semble-t-elle toujours problématique, ou exceptionnelle? La question déborde de loin le seul champ du monde du spectacle. Pour l'historienne et anthropologue Sylvie Chalaye, spécialiste des représentations de l'Afrique et du monde noir dans les arts du spectacle, une bascule s'est définitivement produite dans les eighties, quand l'immigration est devenue une question politique. "On va alors monter des pièces qui traitent de la question migratoire. Et tout à coup, les comédiens afro-descendants se sont retrouvés à n'avoir que des propositions de rôles d'immigrés", expliquait-elle en février dernier dans sa conférence Race et théâtre: un impensé politique. C'est l'époque, en France, de la fondation de l'association SOS Racisme et du slogan "Touche pas à mon pote". En 1984, le philosophe Alain Badiou écrit la pièce Ahmed le subtil, personnage algérien au coeur d'une tétralogie visant à briser les clichés sur les immigrés. Bernard- Marie Koltès, qui a déclaré vouloir toujours intégrer des personnages noirs dans ses pièces pour qu'il y ait des rôles pour les acteurs "racisés", lui écrit coup sur coup Combat de nègre et de chiens, Quai ouest et Dans la solitude des champs de coton. En Belgique aussi, les crispations autour de la question de la migration s'intensifient à cette époque. L'année 1980 est notamment marquée par une grande manifestation nationale contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie. Et l'année suivante est votée la Loi Moureaux, "tendant à réprimer certains actes inspirés par le racisme ou la xénophobie". Dans les années 1980, toujours, Ben Hamidou, qui a grandi à Molenbeek, traverse régulièrement le canal pour suivre les cours de l'Académie de Bruxelles et commence à écrire des sketches qui traitent du racisme et de la discrimination. Avec, comme modèle, l'humoriste Smaïn. "Bien sûr, moi, j'adorais Chaplin, Jerry Lewis, Buster Keaton, souligne-t-il, mais Smaïn, c'était enfin quelqu'un d'origine maghrébine qui maniait la langue française, un Scapin des temps modernes." Ben Hamidou fait une rencontre déterminante avec Gennaro Pitisci, qui l'engage pour sa compagnie, le Brocoli Théâtre. Avec lui, il crée Quartier refuge, sur la thématique des réfugiés, le grand succès Gembloux, ravivant la mémoire des milliers de soldats marocains venus se battre en Wallonie pendant la Seconde Guerre mondiale, La Civilisation, ma mère! , d'après le roman de Driss Chraibi, ou encore le très autobiographique Sainte Fatima de Molem, dédié à sa grand-mère. Vu aussi en imam dans le film Les Barons de Nabil ben Yadir et en prédicateur islamiste dans Djihad, la pièce aux 30.000 spectateurs, il prépare actuellement pour l'Espace Magh Histoire(s) de rire, avec Claude Semal et Jean-Luc Piraux, sur le rire selon les cultures de chacun. S'il est évident que les spectacles sur les questions de l'immigration et l'identité jouent un rôle nécessaire dans l'ouverture des esprits et du dialogue, est-il normal que les artistes non blancs y soient cantonnés, voire s'y limitent eux-mêmes dans une forme d'auto-censure? Dans une interview pour la revue Alternatives théâtrales en 2017, le comédien formé à l'Insas Soufian El Boubsi, de la même génération qu'Othmane Moumen, faisait ses comptes: "En dix-sept ans, j'ai joué, sans compter mon travail personnel, dans 21 spectacles dans le théâtre institutionnel et, sur ces 21 rôles, 17 étaient des rôles "d'Arabe". [...] Et même si l'ensemble de la profession crie au génie quand Peter Brook le fait, être Maghrébin ou Noir et appelé pour jouer Tchekhov, Shakespeare ou Molière n'arrive quasiment jamais." Peter Brook. Parmi les metteurs en scène, lui aussi est une des exceptions qui confirment la règle. Ce Britannique installé à Paris en 1970 a fondé le Centre international de recherche théâtrale, avec lequel il a créé des spectacles réunissant des comédiens des quatre coins du monde et de différentes cultures, des classiques de Beckett ou Shakespeare à une adaptation de l'épopée sanskrite Le Mahabharata. Quand il a croisé son chemin, le Bruxellois Pitcho Womba Konga, arrivé au théâtre presque par hasard via le rap, ne se rendait pas compte qu'il avait là une chance exceptionnelle. "J'avais joué dans Bintou, mis en scène par Rosa Gasquet, et suite à cela on m'avait prévenu que Peter Brook faisait passer des auditions à Bruxelles, raconte-t-il. Je ne savais pas qui était Peter Brook et à la vérité, à l'époque, je m'en foutais. Je n'étais même pas sûr de vouloir continuer dans le théâtre. J'ai passé cette audition par curiosité, je n'avais rien préparé. Quand ils m'ont dit de faire une impro, je suis parti en impro rap, parce qu'à l'époque je ne savais pas ce que c'était une impro en théâtre. Ils ont trouvé ça intéressant et ils m'ont proposé de travailler avec eux." En 2004, le voilà donc dans Tierno Bokar, d'après Amadou Hampaté Bâ, aux côtés du Malien et Burkinabé Sotigui Kouyaté, du Japonais Yoshi Oïda, du Britannique Bruce Myers, de la Française d'origine vietnamienne Hélène Patarot, du Belgo-Rwandais Dorcy Rugamba... Il retrouve ensuite le Malien Habib Dembélé pour jouer Sizwe Banzi est mort, qui tourne pendant quasiment trois ans, en passant par le Festival d'Avignon et l'Opéra de Sidney. "C'est quand j'ai commencé à chercher un agent à Paris que j'ai ramassé ma claque. J'envoyais des mails et la plupart du temps, les gens répondaient: "Merci, mais nous avons déjà notre quota de Noirs." Là, je me suis rendu compte du côté extraordinaire de travailler avec Peter, de cette aubaine, de son audace." Pensant bénéficier d'un meilleur réseau en Belgique, Pitcho rentre à Bruxelles. Mais côté francophone, il ne trouve pas d'écho. "Heureusement, il y avait les Flamands. J'ai commencé à travailler avec le KVS, qui avait une vision plus globale, mélangeant la musique et le théâtre et aussi une volonté de mettre Bruxelles sur la scène, Bruxelles comme elle est." Aujourd'hui, Pitcho Womba Konga fait partie des "visages du KVS", au même titre que l'acteur star flamand Bruno Vanden Broecke, le breakdancer molenbeekois Yassin Mrabtifi, la comédienne et auteure belgo-iranienne Sachli Gholamalizad ou encore le metteur en scène belgo-sud-africain Junior Mthombeni. Vous avez dit diversité? Au KVS, Pitcho a participé à Malcolm X, a créé Kuzikiliza sur le discours de Lumumba, et présente cette saison Fire Will Become Ashes, But Not Now, inspiré par l'oeuvre de James Baldwin. "Ce sont des questions qui m'habitent, bien sûr, affirme-t-il, mais je n'ai pas envie que ça devienne "mon fonds de commerce". Ce que je veux, c'est être un conteur, raconter des histoires. Je voulais adapter pour la scène le livre de Brigitte Giraud L'amour est très surestimé. Mais quand j'expliquais mon projet, les gens ne comprenaient pas, ils me demandaient pourquoi je voulais faire ça. Alors que l'amour, ça nous concerne tous! Pourquoi faudrait-il que je travaille uniquement sur des auteurs africains ou afro-descendants? Maintenant, tout le travail, c'est de passer à l'étape supérieure." Une étape supérieure où l'origine n'aurait vraiment plus d'importance et où ce qui se passe sur scène ne serait plus en décalage avec ce qui se passe dans la vraie vie, où tout se mélange. La balle est dans le camp des directeurs de théâtres et des metteurs en scène.