Picasso règne en maître sur l'histoire de l'art du XXe siècle. Au point d'en être encombrant. Cette immense figure paternelle continue de peser de tout son poids sur la création et la programmation actuelles. L'abondance des publications et des expositions peut faire que l'on se sente mal à l'aise avec une oeuvre aussi colossale. Il n'est pas interdit d'avoir même parfois envie de passer son chemin. On ne connaît qu'un seul équivalent à celui qui a donné son nom à 78 établissements scolaires en France, et il est à chercher dans le domaine des lettres: Victor Hugo. Tout comme l'auteur de L'Homme qui rit, Picasso est une "force qui va", un artiste-siècle, un chêne obstruant l'horizon. Il reste qu'en dépit de leur étouffante production, l'un et l'autre s'avèrent indépassables. Sceptique? Pour se défaire des a priori et du vertige face à ce trop-plein, cap sur la dernière exposition événement que le musée d'Orsay consacre au plasticien catalan. Elle se concentre sur six années de jeunesse particulièrement significatives dans l'oeuvre de Picasso. Il y est question, en 300 oeuvres, dont 80 peintures, de Picasso avant Picasso, de Pablo Ruiz alors jeune homme. Un jeune homme tout sauf insignifiant qui est alors aux prises avec une période charnière pendant laquelle il va se défaire des références qui l'obsèdent - Toulouse-Lautrec, Van Gogh, Degas... mais aussi les pointures du Siècle d'or espagnol - pour se constituer une palette chromatique et un univers formel bien à lui.

La parenthèse s'ouvre entre 1900 (moment où Picasso débarque pour la première fois à Paris, il a alors 19 ans) et 1906, date charnière augurant un tournant stylistique. En quelques années seulement, le peintre passera des contours académiques à la géométrisation des volumes qui résonne comme les prémices du cubisme. Plus que l'antichambre de son langage plastique, il s'agit véritablement d'une salle d'accouchement. De celle-ci surgira un obus visuel, véritable rupture formelle et conceptuelle, les fameuses Demoiselles d'Avignon (1907). Visages de face et nez de profil, segments de droites et angles vifs: le monde mettra plusieurs décennies pour se remettre de ce coup de force. Avant d'en arriver là, le natif de Malaga va enchaîner ce que l'on a coutume d'appeler la "période bleue" et la "période rose". De manière très pertinente, l'accrochage du musée d'Orsay nous permet d'appréhender autrement ces stations consacrées sur le chemin de son oeuvre: il est moins question de rupture que de continuité.

La Chambre bleue, 1901. © PHOTO THE PHILLIPS COLLECTION, WASHINGTON, D.C. SUCCESSION PICASSO 2018

Chez Picasso, une période ne balaie pas l'autre, les transitions sont subtiles et puis, surtout, l'intéressé n'a de cesse d'opérer des allers et retours, creusant inexorablement les mêmes sillons obsessionnels. A cet égard, la note d'intention de Laurent Le Bon, commissaire général et président du musée national Picasso-Paris, éclaire le parcours: "Cherchant à se détacher d'une périodisation trop fine qui morcellerait la période en autant d'étapes isolées, cette exposition fait le choix d'un champ chronologique qui excède les limites données par l'historiographie aux "périodes bleue et rose" - de l'automne 1901 à 1904 pour la première, et de 1905 à l'été 1906 pour la seconde. Elle cherche ainsi à adopter une juste distance entre "démystification" et respect de l'intégrité de l'oeuvre, entre une vision trop fragmentaire de ses années de jeunesse et une approche globalisante du "génie Picasso"."

Retour de Gosol

Dès l'entrée, le visiteur prend la mesure des enjeux évoqués. Après avoir essayé en vain de sonder les mystères de la Femme à l'éventail (1905), composition iconique à la gestuelle hiératique et impénétrable, ce sont trois autoportraits qui donnent le ton. Ils constituent une sorte de synthèse accélérée des mutations qui traverseront ce qui deviendra la patte picassienne. De droite à gauche, l'oeil découvre d'abord Yo Picasso (1901), toile sur laquelle le peintre apparaît en messie de l'art, en talent maudit. Il a fière allure avec son foulard noué en cravate et sa chevelure rebelle. On n'hésite pas une seconde devant l'influence: la touche hachurée et les taches de couleurs pures disent bien que c'est Van Gogh que le jeune homme a en ligne de mire. Quelques mois plus tard, Pablo décide d'en découdre à nouveau avec son apparence, se fendant d'une autre représentation de lui-même, emblématique de la période bleue. La référence n'a pas changé, c'est toujours vers le peintre néerlandais à l'oreille mutilée que renvoie la composition. Cette fois, pourtant, il n'est plus question d'emprunt stylistique mais bien de l'utilisation d'une posture identifiée: celle du génie incompris affublé, comme par hasard, d'une barbe rousse.

Enfin, dans un troisième tableau, travail de stylisation considérable, l'artiste se donne à voir en gris et rose à la faveur d'une toile plus tardive, datée de 1906, dans laquelle son visage est réduit à l'ovale d'un masque. Les arts premiers (on pense à l'Océanie) ne sont pas loin... tout comme les futures Demoiselles qui s'y laissent aisément pressentir. Que s'est-il passé? Un voyage estival déterminant au cours duquel Picasso va signer sept grands tableaux, douze moyens formats ainsi qu'un nombre incalculable de gravures, gouaches et aquarelles. De fait, en compagnie de Fernande Olivier, qui fut sa compagne entre 1904 et 1909, Pablo Picasso passe dix semaines à Gosol, petit village de la province de Lérida, au nord-est de l'Espagne. Le déclic? Le regard de l'artiste y croise une Vierge à l'enfant sculptée dans le bois. Ses yeux immenses, expressionnistes avant l'heure, vont hanter le travail de l'auteur de Guernica qui ne verra plus jamais le monde de la même façon.

Du bleu au rose

Mais revenons à la chronologie telle qu'elle est déroulée par l'accrochage. Sur les murs, Guillaume Apollinaire annonce la couleur: "Cet Espagnol nous meurtrit comme un froid bref", ajoutant que les tableaux de la période bleue sont comme des "méditations silencieuses". C'est vrai, on retient son souffle à travers les salles dédiées à cet intense période créative. Tout y semble figé mais aussi d'une grande fragilité, comme en cristal. Les tonalités de bleu, déclinées dans toutes leurs nuances, de l'azur à l'outremer en passant par le bleu roi, font peser un climat de mélancolie, voire de tristesse infinie. Il y a cette Femme assise au fichu de 1902, arrivée en ligne droite de Detroit. Son oeil est lourd et éteint, perdu dans une rêverie abyssale. On pointe aussi La Soupe, une composition peu connue où une femme présente un bol de potage fumant à son enfant à la manière d'un présent venu du ciel, métaphore brûlante des années de vache maigre où Picasso n'était jamais sûr de manger à sa faim.

La Buveuse d'absinthe, 1901. © MUSÉE D'ORSAY/PATRICE SCHMIDT SUCCESSION PICASSO 2018

Prodigieuses sont également les Pierreuses au bar (1902), deux prostituées peintes de dos dont les omoplates sont plus expressives que des visages distordus par le tourment. Il est également frappant dans ce corpus de regarder la manière dont Picasso représente les mains. Exagérément longues et comme marbrées par le froid, elles incarnent la pénibilité de la condition humaine - c'est tout particulièrement vrai pour cette Buveuse d'absinthe de 1901, obtenue en prêt du musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg, dont la noyade dans l'alcool anisé semble inéluctable. Face à cette omniprésence de la désolation qui culmine avec Le Repas de l'aveugle (1903), une toile maniériste représentant l'humanité en peine, il est difficile de ne pas s'interroger sur l'origine de ce goût savamment cultivé pour le malheur et la maladie car à l'époque, comme l'écrivait le poète Jaime Sabartés, "Picasso croit l'Art fils de la Tristesse et de la Douleur".

La raison est à chercher dans la biographie: une case vide, un spectre plane au-dessus de ces dizaines d'oeuvres taciturnes. Dans des entretiens menés en 1975 avec Pierre Daix, le maître livrait la clé de sa dévotion au bleu qu'il perçoit alors comme une "nécessité intérieure": "C'est en pensant que Casagemas était mort que je me suis mis à peindre en bleu." Carles Casagemas, ami proche de Picasso, avait mis fin à ses jours le 17 février 1901 à la suite d'un "drame sanglant provoqué par la jalousie", comme le notait quelques jours plus tard la rubrique faits divers du journal L'Intransigeant. Fauché en pleine jeunesse, c'est bien ce "Dormeur du val" qui projette les reflets de sa pâleur cadavérique sur un moment significatif de la production picassienne. Un chef-d'oeuvre en porte tout spécialement les stigmates: La Vie (1903), dans lequel le personnage masculin endosse les traits de l'ami disparu.

Progressivement, sans véritable rupture et sans jamais être totalement renié, le bleu va céder le pas à un rouge délavé et pâle, à moins qu'il ne s'agisse d'un rose orangé. Le subtil glissement se produit vers l'été 1904. L'imagerie, elle aussi, change. Une marge en remplace une autre, les corps marqués par l'alcool et la maladie vénérienne font place à des silhouettes agiles, qu'il s'agisse de clowns, d'acrobates, d'arlequins ou de saltimbanques. S'il fallait ne retenir qu'une toile de cette époque, ce serait Acrobate à la boule (1905), dans laquelle l'apesanteur fait face à la gravité. Les bras levés vers le ciel, une silhouette féminine en équilibre sur un ballon a des allures d'Atlas inversé: des épaules, le poids infini du monde a glissé vers le sol devenant désormais support jubilatoire. Le tout sous le regard impavide d'un colosse assis sur un cube de béton. Reposant sur un contraste, l'image est puissante: elle témoigne d'un Picasso devenu maître des forces, des formes et des proportions. Sa production est déjà considérable, son talent énorme... il n'a pas encore 25 ans.

Picasso. Bleu et rose: au musée d'Orsay, à Paris, jusqu'au 6 janvier prochain. www.musee-orsay.fr