"Les 9 minutes et 30 secondes les plus effrayantes de ma vie", "Fascinant et dérangeant en même temps", "Etrange, mais j'adore", "Mais qu'est-ce que c'est que ça?", "Un pur cauchemar"... Douze ans après avoir été postée sur YouTube, la vidéo n'en finit pas de susciter des commentaires d'internautes enthousiastes, déconcertés, sidérés. Depuis le 24 octobre 2008, sous l'intitulé Who is behind your face? (Qui est derrière ton visage?), les défigurations successives d'Olivier de Sagazan face caméra ont cumulé plus de cinq millions de vues. Et donné un sacré coup d'accélérateur à sa carrière d'artiste. A l'ère des réseaux sociaux, ce qui était une expérience menée pour soi dans le secret de l'atelier a pris une ampleur mondiale et ouvert le champ des possibles.
...

"Les 9 minutes et 30 secondes les plus effrayantes de ma vie", "Fascinant et dérangeant en même temps", "Etrange, mais j'adore", "Mais qu'est-ce que c'est que ça?", "Un pur cauchemar"... Douze ans après avoir été postée sur YouTube, la vidéo n'en finit pas de susciter des commentaires d'internautes enthousiastes, déconcertés, sidérés. Depuis le 24 octobre 2008, sous l'intitulé Who is behind your face? (Qui est derrière ton visage?), les défigurations successives d'Olivier de Sagazan face caméra ont cumulé plus de cinq millions de vues. Et donné un sacré coup d'accélérateur à sa carrière d'artiste. A l'ère des réseaux sociaux, ce qui était une expérience menée pour soi dans le secret de l'atelier a pris une ampleur mondiale et ouvert le champ des possibles. Ça commence de façon presque banale. L'homme s'assied devant la caméra, sans la regarder. Veste noire sur chemise blanche, lunettes et cheveux en bataille, il soupire. "Bon, on va essayer encore une fois." Puis il se déshabille et s'enduit de terre humide, aussi grise que le fond de l'image. Une seconde peau qui le rapproche de la pâleur des interprètes du buto, cette "danse du corps obscur" née au Japon à la fin des années 1950. Encore de l'argile, sur le visage et les cheveux, avant que de la peinture noire, appliquée à l'aveugle, ne dessine de nouveaux yeux, en creux, puis une bouche, qui coule. Une touche de rouge, et il efface, avec un peu d'eau. Ça dégouline, les traits se diluent. On pense au Cri d'Edvard Munch, aux déformations des visages peints par Francis Bacon, artiste que de Sagazan qualifie de "déterminant" pour lui. Mais il ne s'arrête pas là. "Un peu plus loin", chuchote-t-il. Cette fois, sous une épaisse couche de matière qui le prive d'air, son visage disparaît complètement. Redessiné, fendu, creusé, percé de branches, secoué, parfois avec frénésie, avec des cris, des encouragements amplifiés par l'écho, il devient inhumain. Tête d'oiseau, de singe, de démon, de monstre, de divinité. Avant de tout faire tomber et de se retrouver. Cette performance, qui voyage depuis de scène en scène sous le titre Trans-figuration, est née de la frustration d'un sculpteur et peintre autodidacte, formé initialement comme scientifique spécialiste du vivant. "J'ai commencé par faire des études de biologie parce que je voulais comprendre le sens de la vie, le mécanisme propre aux organismes vivants, confie Olivier de Sagazan. Mais assez rapidement, j'ai vu que la recherche en biologie amenait très vite dans une spécialisation. On passe des années à étudier une molécule et la vision globale du vivant nous échappe totalement." D'où son basculement du côté de la philosophie et de l'art, "pour pouvoir aborder la question du vivant de manière plus synthétique". "Au début, j'étais très influencé par des peintres comme Rembrandt, se souvient-il. Je sentais chez lui une puissance de vie et un engagement très forts, particulièrement dans ses autoportraits, que je voyais comme une empreinte du corps sur la toile." Une autre influence durable pour Olivier de Sagazan remonte à sa prime enfance. Militaire dans les troupes coloniales, son père est amené à voyager dans différents pays. Il naît au Congo, à Brazzaville, en 1959. "Je suis reparti à l'âge de 3 ans. Je n'en ai aucun souvenir. Mais ce sont forcément des années fondatrices et j'ai toujours gardé un lien très fort avec l'Afrique." Plus tard, il effectue son service civil au Cameroun, enseignant la biologie dans un village sans électricité au milieu de la brousse. Des virées en forêt avec les chasseurs et des chants et danses la nuit autour du feu, il découvre aussi la sculpture dite "primitive". "Ce qui me plaît énormément dans l'art africain, c'est qu'il répond à une nécessité. Là-bas, quand on réalise une sculpture et que l'on y insère des os du défunt, c'est pour permettre à l'esprit du mort de perdurer dans l'au-delà. Ce sont des gestes qui engagent une responsabilité énorme. Il n'y a plus de limite entre l'art et la vie. Cette connexion-là me touche beaucoup." Comment l'art entre-t-il dans la vie et comment la vie entre-t-elle dans l'art? La question taraude bien des artistes. Chez Olivier de Sagazan, elle a trouvé une forme de réponse en juin 1998, alors que, depuis plusieurs semaines, il s'acharnait sur une sculpture sans obtenir de résultat satisfaisant. "J'ai tout à coup eu cette idée un peu étrange de me dire que puisque je n'arrivais pas à donner la vie de l'extérieur avec mes mains, je pouvais jeter mon corps dans la bataille, me mettre moi-même à l'intérieur de ma sculpture, en me recouvrant des matériaux avec lesquels je travaille, l'argile, le chanvre, la peinture. J'ai filmé pour voir ce que ça donnait, et le résultat a complètement dépassé ce que j'imaginais." En sculptant "de l'intérieur" en aveugle, Olivier de Sagazan devait accepter de ne pas voir ce qu'il faisait, de ne pas tout maîtriser, l'argile amenant aussi une part incontrôlable de hasard. "Grâce à cela, on sort des sentiers battus et on voit apparaître des formes nouvelles. Quand j'ai examiné le résultat, ça a été comme une claque pour moi en tant que peintre parce que je constatais que peindre à l'aveugle me faisait aller plus loin que quand j'étais devant mon tableau avec les yeux ouverts. En tant que biologiste, ça m'a aussi rappelé que c'est grâce au hasard que le vivant n'a cessé d'évoluer. Sans la mutation et le hasard, nous serions restés au stade de bactéries." Avec cet état proche de la transe et ces masques changeants qui font remonter de l'intérieur des forces dissimulées, invisibles, la performance d'Olivier de Sagazan a frappé bien des esprits et suscité des envies de collaboration. Le réalisateur américain Ron Fricke, auteur de l'époustouflant documentaire muet Baraka, l'invite à participer à Samsara, sorti en 2011. Les chanteuses Mylène Farmer (pour le clip de A l'ombre, en 2012) et FKA Twigs (pour son installation immersive Rooms, en 2016) s'essaient à ses côtés à la métamorphose d'argile. Le styliste Gareth Pugh et le photographe de mode Nick Knight produisent avec lui un film d'une quinzaine de minutes. Il tourne dans le film d'horreur Discarnate, du réalisateur américain Mario Sorrenti. Tout cela en continuant à faire évoluer sur scène Transfiguration. "Au début, c'était juste un travail sur le visage, précise le performeur, puis je me suis rendu compte que je pouvais aussi modeler mon torse, travailler sur mon corps entier. J'ai aussi commencé à projeter de la matière derrière moi, sur une surface qui, au départ, était du bois et qui est ensuite devenue du métal, sur lequel je peux produire du son. Je chante, je parle. L'idée est aussi de bouger de plus en plus, d'entrer dans la danse." Sa dernière collaboration en date lui permet de franchir définitivement le pas puisque Olivier de Sagazan monte cette fois sur scène avec le chorégraphe belge Wim Vandekeybus et les danseurs de sa compagnie Ultima Vez. Inspiré par les récits mythologiques autour de la déesse sumérienne Inanna et bénéficiant de l'apport artistique de la compositrice Charo Calvo, Hands Do Not Touch Your Precious Me aurait dû être présenté en novembre dernier au KVS à Bruxelles. Avec la seconde vague de la pandémie, les dates ont été reportées sine die mais l'équipe a décidé de conjurer le sort en diffusant prochainement la création du spectacle en live streaming (1). Cette expérience avec Wim Vandekeybus constitue le prolongement naturel de Ainsi sois moi, de passage en juin prochain aux Brigittines (2), où Olivier de Sagazan développe sa performance Transfiguration avec plusieurs interprètes. "Lorsqu'on m'a demandé si je pouvais donner des masterclasses, je me suis retrouvé avec des étudiants que j'amenais à se mettre sous la terre, explique-t-il. Et en voyant tous ces corps recouverts d'argile, j'ai eu des débuts de chorégraphies assez incroyables et je me suis dit qu'il y avait vraiment quelque chose à faire." Dans un cas comme dans l'autre, on peut s'attendre à une prestation percutante, dérangeante, qui déplace le regard. "Je pense que nous vivons dans une forme d'hallucination collective, à la fois par la religion, par la politique, par le désir de pouvoir, et cette hallucination nous empêche de prendre conscience du monde dans lequel on vit, de l'être que l'on est, conclut Olivier de Sagazan. Nous avons, de façon outrageuse et lamentable, fait de notre esprit une entité quasi divine, pensant que nous étions les seuls êtres importants dans le cosmos. Aujourd'hui, cet orgueil-là nous revient en pleine face. C'est une vraie défiguration pour le coup, qui va se faire de plus en violente et douloureuse si on ne change pas notre rapport à la nature."