Article initialement paru dans Le Vif/L'Express du 18 novembre 2011.
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Dans Rideau!, Guy Bedos reste plus d'une heure et demie à disserter sur "ces saloperies que l'on apprend chaque jour". Sa tournée d'adieu, comme il le prétend? Pas si vite... Rencontre avec cet artiste qui n'a rien perdu de son mordant.Il débute en scène à l'aube des années 1950 en jouant au Théâtre français, un page de Corneille mais se prend les pieds dans les tentures. Débarqué à Paris d'Algérie, à l'âge de 15 ans, Bedos secoue la tutelle encombrante d'une mère et d'un beau-père grands sympathisants de Vichy. De cette drôle de jeunesse, le comédien-commentateur a conservé une virulence contre tous les extrémismes, conjuguée en ironie pointue. Celui qui jouait un bègue dans Le Capitaine épinglé de Renoir en 1962, va faire de la parole son arme de combat: un peu au cinéma, notamment dans Le Pistonné de Claude Berri et les comédies à succès d'Yves Robert, mais surtout en scène. D'abord avec sa femme et comparse Sophie Daumier, sous forme de sketches corrosifs de faux Français moyens, et puis en solo dès le mitan des années 1970. Brocardant l'actualité politique ou jouant ses propres classiques de mauvaise foi, le septuagénaire annonce qu'il tire le Rideau! sur le one-man show, dans une tournée qui s'arrête pour quatre représentations d'adieu en Belgique. Comme sur scène, Bedos, rencontré début octobre, est drôle et soupe-au-lait... Guy Bedos: Néo-fasciste! Non, vous n'êtes pas procureur et je ne suis pas votre accusé [sérieux]. Je vous le dis, point. Et vous m'agacez. Je n'ai pas envie d'avoir une discussion sur Sarkozy avec vous: de quoi je me mêle? Est-ce que je vous parle de votre roi? Non, je m'en fous de lui, surtout. Prenez votre temps pour former votre gouvernement [ironique]. Tout ce que je souhaite, c'est que vous ne demandiez pas à être rattachés à la France, on a déjà assez d'emmerdements [sourire]. Non, j'aime beaucoup la Belgique et les gens qui y habitent. Je dois beaucoup à Bruxelles: on y a fait notre premier spectacle avec Sophie Daumier au théâtre du Vaudeville, galerie de la Reine, alors que les directeurs de théâtres de Paris nous avaient un peu snobés. Ils ont pris le train et c'est moi qui ai distribué les cartes. Je pense avoir inventé une formule: "L'humour est une langue étrangère et pour certains, il faudrait ajouter des sous-titres." Beaucoup de gens prenaient tout au premier degré, et la culture n'a rien à voir avec cela: savoir et intelligence font deux. De Gaulle était un mec intéressant et agaçant: il y avait déjà beaucoup de corruption autour de lui mais sans lui! Les humoristes reconnus de l'époque ne touchaient guère à la politique: Raymond Devos par exemple. Je ne voudrais pas la ramener [sic] mais c'est un peu moi qui ai importé le genre en France, des Etats-Unis, où sévissaient des gens comme Lenny Bruce. Je ne plagie pas, mais il m'arrive d'être influencé. J'ai amené le stand up en France en 1975: avant moi, il y avait des chansonniers. Mon beau-père, le second mari de ma mère, était un grand admirateur d'Hitler! Je reviens de loin vous savez, j'ai pour ami Boris Cyrulnik: je pourrais être président du club des résilients [rires]. Chez moi, j'entendais des choses comme "Les Arabes et les juifs qui s'entretuent, cela fera toujours cela de moins": il a fallu me guérir. A sept ans, j'ai eu conscience de porter l'humour, l'ironie! Quand on dit que l'humour est la politesse du désespoir, je suis très poli. Oui, elle avait dit cela! Ma mère m'a dit "Je t'aime", elle avait 95 ans et elle mourait. Elle était très pudique (...), mais j'ai été largement consolé par les femmes. Quand je vivais en Algérie, les Algériens avaient à peine accès à l'école: il n'y avait qu'un Arabe dans ma classe et je n'avais pas le droit de le recevoir chez moi. Je ne suis retourné qu'une seule fois là-bas, avec Mireille Dumas, à la fin des années 1980, avec une caméra qui me suivait. C'était très bizarre. Vous savez, j'ai été réformé pour maladie mentale pendant la guerre d'Algérie, j'ai fait la grève de la faim pour ne pas aller tirer sur les Arabes! N'empêche, là, je ne suis pas très favorable à l'actuel régime algérien, je trouve que c'est encore le jeune roi du Maroc qui se comporte le mieux. Mais tous les Français, colons en Afrique du Nord, n'étaient pas racistes... C'est difficile de parler de l'amour que l'on porte aux êtres: je me ferais tuer pour lui, voilà [silence]. Je savais qu'il avait du talent mais ce n'était pas évident que le succès soit là... J'ai fait deux pièces avec lui: un journaliste du Figaro Magazine passé au Nouvel Observateur, qui est supposé être un journal de gauche, a écrit que j'étais atteint du syndrome Sarkozy. Avantageant mon fils comme le président avait cherché à le faire avec le sien: cela vaut le tribunal, ça! On m'a traîné en procès oui, Jean-Marie Le Pen surtout... Il a gagné une fois parce que mon avocate, Gisèle Halimi n'était pas libre et que sa doublure n'était pas à la hauteur. Cela m'a fait mal de faire un chèque à Jean-Marie Le Pen, c'était une somme. J'avais dit que j'avais marché sur des tracts du Front National et comme c'était du pied gauche, cela portait bonheur [rires]. Au sens camusien du mot, je me sentais étranger à ces procès: Le Pen est le seul qui m'ait traîné en justice. On m'a menacé de le faire, on m'a beaucoup censuré, mais on n'a pas pu me renvoyer de tel ou tel lieu: je n'ai jamais appartenu à personne. J'ai seulement ma carte de la Ligue des droits de l'Homme. J'en suis même délégué. Marine Le Pen, si on ne la traduit pas, parle comme Arlette Laguiller en son temps. Dans certains de ses propos, il n'y a pas plus à gauche que Marine Le Pen: elle aime le peuple. Je suis un homme de gauche qui doute du peuple: les jeunes gens qui sont nourris à la téléréalité, pour les ravoir après comme citoyens, comme individus, c'est difficile! Et quant aux gens de gauche passés au FN, je pense qu'ils n'ont rien compris. Faut essayer de les réintégrer, de leur apprendre à réfléchir. En général, je répond gauche couscous, je suis d'une certaine gauche qui ne se retrouve pas tout à fait dans les partis. J'ai retenu une phrase que j'utilise souvent, en citant mes sources: elle est de Françoise Giroud: "En politique, il faut savoir choisir entre deux inconvénients". Je n'étais pas fou de Mitterrand, mais pour chasser Giscard, il fallait le choisir. Je ne suis pas fou de Hollande, mais j'ai déjà dit que pour chasser Sarkozy, je voterais pour une chèvre... J'ai du mal à m'imaginer adhérant à Vichy, j'ai toujours détesté. J'ai joué avec une certaine délectation le personnage d'Hitler dans la pièce de Brecht, La Résistible Ascension d'Arturo Ui. Je détestais tellement mon beau-père qui lui, adorait tellement Hitler - et pas seulement comme peintre - que cela m'a probablement stimulé... Quant à Mitterrand, c'est plus compliqué que cela. Il est venu à ma rencontre, je suis allé chez lui, même à Latche, et j'ai été séduit par son intelligence, sa culture et son humour! Mais vous savez, j'apprécie aussi certains hommes de droite. J'ai été mangé par le one-man- show qui m'a sauvé d'une certaine médiocrité offerte par le cinéma et le théâtre, mais curieusement sur le tard, je reviens doucement aux films. Là, j'ai fait Et si on vivait tous ensemble, avec Jane Fonda, Géraldine Chaplin, Pierre Richard, Claude Rich et moi dans les rôles principaux, aux côtés du jeune acteur Daniel Brühl, découvert dans Good Bye Lenin! On l'a présenté devant 8000 personnes au festival de Locarno et ils ont adoré! Je suis un auteur, je vis de ma plume depuis cinquante ans et je joue des personnages qui ne sont pas moi: au hasard, quand je joue un con - et j'en ai joué beaucoup... - ce n'est pas moi! J'ai résisté à ce métier grâce à l'écriture. Je ne pouvais pas éternellement jouer le théâtre ou le cinéma digestif, plutôt mourir que de tourner dans certains films choisis par mes jeunes confrères. J'ai tenu le cinéma en respect et il me l'a rendu! J'aurais adoré tourner avec Truffaut ou Godard cela dit. Je reste une heure et demie, une heure trois quarts, en scène. Je prends des notes sur l'actualité, sur ces saloperies que l'on apprend chaque jour. Sinon, j'ai repris quelques textes comme Toutes des salopes que j'ai écrit ou encore le sketch de la fin signé Dabadie, Tout a une fin, sauf moi. Ce qui convient très bien... Je pratique beaucoup l'autodérision vous savez mais je ne la supporte que quand elle vient de moi [rires]. La vanité ne me va pas. L'orgueuil est important: si je me prends un tout petit peu pour quelqu'un de pas mal, ce n'est pas de la vanité mais de la lucidité. Quand ma tournée se terminera au mois de mai, j'espère avoir l'occasion de dire du mal de la gauche... Sinon, il y a l'écriture - mes livres se vendent pas mal - et j'espère faire du cinéma. J'ai déjà ma place au cimetière... Certainement pas, je déteste tout ce qui se passe avant, y compris de rencontrer des journalistes [sourire]. C'est en scène et c'est magnifique quand le public adhère à ce qu'on dit: ce plaisir-là dégage une sorte de plénitude, celle de communiquer avec des gens au départ totalement étrangers et qui, le temps d'un spectacle, deviennent des espèces de frères et de soeurs. J'ai largement l'âge de la retraite et je continue: j'ai dit que c'était mon dernier spectacle mais je ne débarrasserai pas le plancher comme cela! Je vais continuer à écrire, à faire du cinéma, je ne veux pas faire le match de trop sur scène... Y a des soirs avec et des soirs sans: cela relève carrément de la relation charnelle, on fait l'humour ensemble!