D'abord dissiper le malentendu, étouffer dans l'oeuf le fantasme d'un storytelling éculé. Urbanski n'est pas le pseudonyme facile d'un artiste révélé à lui-même dans les rues glacées de l'ancien bloc de l'Est. S'il a bien taquiné le graffiti dans sa jeunesse polonaise, Andrzej Urbanski porte un patronyme bien réel inscrit noir sur blanc parmi les colonnes d'un registre de 1983. Lequel répertoire des naissances sommeille fort probablement sous une couche de poussière administrative quelque part du côté de Poznan.
...

D'abord dissiper le malentendu, étouffer dans l'oeuf le fantasme d'un storytelling éculé. Urbanski n'est pas le pseudonyme facile d'un artiste révélé à lui-même dans les rues glacées de l'ancien bloc de l'Est. S'il a bien taquiné le graffiti dans sa jeunesse polonaise, Andrzej Urbanski porte un patronyme bien réel inscrit noir sur blanc parmi les colonnes d'un registre de 1983. Lequel répertoire des naissances sommeille fort probablement sous une couche de poussière administrative quelque part du côté de Poznan. Et puis, surtout, l'intéressé a suivi un cursus artistique en béton: il est diplômé de l'École cantonale d'art de Lausanne (ECAL), une haute école d'art suisse réputée pour son envergure internationale. Désormais installé en Afrique du Sud, ce plasticien déroule une pratique d'une très grande rigueur. Les compositions qui sortent de son atelier sont tout sauf le fruit du hasard. "Chaque toile est le résultat d'un énorme travail préparatoire. Il n'improvise jamais. L'assemblage des formes et des couleurs résulte de minutieuses combinaisons", souligne Margaux Daubin de la Macadam Gallery. Il faut imaginer l'artiste comme une sorte d'orfèvre darwiniste épuisant avec un entêtement inquiétant le champ des possibles chromatiques, voire de démiurge leibnizien essorant sans relâche l'infinité combinatoire. De cette détermination hors norme, l'uniformité quasi programmatique des titres des oeuvres constitue une preuve supplémentaire. Ceux-ci fonctionnent selon un même mode opératoire. D'abord, le numéro (comprendre l'ordre dans la production annuelle). Ensuite, le nombre de formes géométriques utilisées dans l'agencement. Vient après un chiffre répertoriant la quantité des occurrences chromatiques. Enfin, Urbanski consigne le millésime de la production. Pour qui pénètre dans la blanche nef -"white ship" comme la désigne son propriétaire Damien Gard- de la galerie bruxelloise installée place du Jeu de Balle, le choc est violent. Les différents tableaux semblent flotter, sorte d'hallucinations au chromatisme ravageur. On pense à ce face-à-face avec A02/170/152/21, deuxième réalisation de l'année nouvelle secouant l'oeil dans un imposant format 190x170 centimètres qui se découvre comme un labyrinthe optique. L'exposition fait circuler les références à l'intérieur de l'imaginaire du regardeur. Il y a bien sûr les allégeances cubistes - on pense à des sortes de Demoiselles d'Avignon postmodernes, à la fois acides et jubilatoires. Impossible de ne pas songer dans la foulée à Mondrian, Delaunay ou encore aux intensités lumineuses d'un Rothko. Sans que l'on sache vraiment pourquoi des syntagmes langagiers colonisent l'esprit. Par exemple, celui de "bombes à fragmentation". Sans doute l'expression doit-elle son surgissement à la fois à la technique picturale pratiquée - la bombe aérosol - et à l'aspect de "fragment" revendiqué par l'artiste - l'exposition ne s'intitule-t-elle pas Fragmented? C'est aussi "cathédrales de verre" qui émane des limbes du cerveau face à ce spectacle de lumières et de couleurs qui s'enchevêtrent, se superposent. Il faut revenir tout particulièrement sur cet usage de la bombe qui ne se devine pas un seul instant, du moins de loin. Vues à distance, les oeuvres affichent un aspect de perfection laquée que l'on attribue habituellement aux enduisages technologiques. De plus près, ça bouge, ça vit, ça vibre, la toile ondule tel un frisson sur l'eau. Un effet ambigu on ne peut plus assumé par Urbanski, qui en explique l'enjeu dans le catalogue accompagnant l'accrochage: " Dans mon travail, j'aspire à donner l'illusion d'une perfection qu'une machine ne pourrait atteindre. (...) C'est pourquoi je suis guidé par l'expression "être meilleur qu'une machine". Cela concentre mon attention aux détails et explique mon dévouement constant à éviter les éventuels défauts, ce qui s'avère être un objectif impossible à atteindre pour un artiste qui peint à la main des tableaux d'apparence numérique. Le but ultime pour moi est d'évoquer à première vue un soupçon de perfection numérique, une perfection que nous, les humains, attribuons à la technologie et, ensuite, d'attirer le public plus près de la trame afin d'explorer les détails et dévoiler la main de l'artiste que l'oeuvre dissimule." Surgie dans l'immédiat après-guerre, l'abstraction géométrique a eu le temps de se figer, de sécher... Même si de Kupka à Pevsner, en passant par Vantongerloo, les tentatives pour la ressusciter ont été nombreuses. À dire vrai, on avait des difficultés à imaginer ce courant autrement que comme d'un intérêt historique, de la même façon que l'on peut se recueillir sur un champ de ruines pour imaginer des vitalités englouties. À l'inverse de cette manière de voir les choses, Andrzej Urbanski enfreint le sarcophage de l'abstraction géométrique au pied de biche, prouvant de cette manière qu'elle a encore quelque chose à nous faire voir. Après avoir ouvert la sépulture, il se charge d'y faire entrer la vie. L'importance de la couleur est considérable dans la démarche. Le plasticien polonais convoque une puissance vibratoire qui n'est pas sans rappeler les murs radieux de l'Américaine Maya Hayuk. Mais son talent ne se limite pas à cet exercice chromatique virtuose. Urbanski nous touche parce qu'il parvient à faire entrer du chaos dans son rigorisme esthétique. À ce niveau-là, l'Afrique du Sud joue, comme il l'explique, un rôle crucial. "Ce pays a eu une influence énorme sur ma personne et mon développement en tant qu'artiste. Ce qui a eu un impact très positif sur moi est la diversité culturelle, c'est assez incroyable un pays qui à lui seul compte douze langues. À cette mosaïque font écho les différentes communautés sociales ainsi qu'une scène artistique effervescente qui sont autant de sources d'inspiration." Une autre dimension à prendre en compte pour comprendre la force de son oeuvre est le rapport que le plasticien entretient avec la nature, qu'il sillonne à la faveur de longues promenades. Celle-ci a beau sembler à des années-lumière de ses toiles, elle les infuse pourtant avec force. Peut-être que le rapport le plus évident est à chercher du côté de la série de toiles qu'il a décidé d'affranchir des sempiternelles structures carrées et rectangulaires. Urbanski conçoit des formats quasi impossibles sous la forme de sculptures éclatées, voire de tessons acérés -un travail qui nécessite une performance de la part de l'encadreur avec lequel il travaille. "Ce sont les formes et les couleurs de la nature, liées à des souvenirs particuliers précis, des fragments, que j'essaie de figer dans ces compositions." Au bout de ce processus de réconciliation entre le matériau organique et les diagonales qui figent, il y a cette émotion de palper quelque chose de nouveau: une power abstraction géométrique.