Une semaine avant le vernissage de Riding Modern Art, la Grande Halle du BPS22 ressemble à une étrange plaine de jeux pour adultes. Inondé de lumière, le vaste espace somnole sous l'effet d'une ultime chaleur estivale. Sans sous-titres, le visiteur perd son latin devant de bizarres modules en acier corten posés à même le béton lissé. À plus grande échelle, ceux-ci suggèrent, madeleines de Proust aussi rouillées qu'inattendues, les formes emboîtables grâce à la vente desquelles l'ONG Îles de Paix finançait ses projets de développement rural entre 1971 et 1985. Les modules en question occupent un groupe d'ouvriers concentrés qui se creusent les méninges pour réaliser une manière de Tetris géant à l'aide d'un élévateur. Au sol, de petites maquettes tridimensionnelles matérialisent les instructions de l'artiste tout en livrant le mode d'emploi des assemblages. À quelques pas de là, une présence plus incongrue encore: un skateboard patiné.
...

Une semaine avant le vernissage de Riding Modern Art, la Grande Halle du BPS22 ressemble à une étrange plaine de jeux pour adultes. Inondé de lumière, le vaste espace somnole sous l'effet d'une ultime chaleur estivale. Sans sous-titres, le visiteur perd son latin devant de bizarres modules en acier corten posés à même le béton lissé. À plus grande échelle, ceux-ci suggèrent, madeleines de Proust aussi rouillées qu'inattendues, les formes emboîtables grâce à la vente desquelles l'ONG Îles de Paix finançait ses projets de développement rural entre 1971 et 1985. Les modules en question occupent un groupe d'ouvriers concentrés qui se creusent les méninges pour réaliser une manière de Tetris géant à l'aide d'un élévateur. Au sol, de petites maquettes tridimensionnelles matérialisent les instructions de l'artiste tout en livrant le mode d'emploi des assemblages. À quelques pas de là, une présence plus incongrue encore: un skateboard patiné. On le sait, avec l'odeur de soufre qu'il traîne derrière lui, l'objet iconoclaste n'est pas forcément le bienvenu au musée. Pierre-Olivier Rollin, le directeur de l'institution carolo, en fournit l'explication: "Raphaël Zarka s'en sert pour établir la disposition de ses sculptures, la planche lui permet de calibrer les trajectoires nécessaires aux élans." Pour cette exposition de rentrée, le curateur a réalisé un projet qui lui était cher, soit "consacrer un accrochage au skateboard entendu à la fois comme sous-culture et comme outil pour se réapproprier l'espace urbain". En conviant le travail de Raphaël Zarka (Montpellier, 1977) au BPS, Rollin, dont on sait qu'il a à frapper fort pour s'imposer sur le circuit des amateurs d'art, a réalisé un coup de maître. C'est que le travail du plasticien français est au-delà de tout soupçon. Il ne mise en rien sur une séduction facile décrochée à la faveur d'un rapprochement exotique avec le freeride. Pas plus qu'il ne propose de s'encanailler à peu de frais. Au contraire, fort d'une assise théorique béton, Zarka signe une convergence puissante: d'un côté, faire surgir le sens enfoui de ce que "rider" veut dire -avec "shut up and ride" pour slogan, les skaters sont pour le moins rétifs à toute entreprise de décryptage quant à ce qui se joue réellement sous leurs roulettes- et de l'autre, mettre à jour le fait que l'art -qui ne consent pas aux validations extérieures- peut se comprendre à l'aune de cette science appliquée des formes et de l'espace que constitue le freeride. Pour comprendre la démarche de Raphaël Zarka, il n'est pas inutile de remonter le cours du temps. "Pendant mon enfance et mon adolescence, je passais énormément de temps sur ma planche. J'étais un skateur ordinaire, pas particulièrement doué mais assez compulsif. C'était obsessionnel. Au moment de m'inscrire aux Beaux-Arts, j'ai tout arrêté, du jour au lendemain", confesse l'intéressé pour planter le décor. Étrangement, même s'il ne s'y adonne plus, la pratique en question ne le déserte pas. En lieu et place, elle se fixe en lui de manière latente et se réinscrit progressivement dans sa vie d'adulte. "Étudiant, je ne possédais pas d'habilité particulière. Qu'il s'agisse de peinture ou de dessin, je manquais de dextérité. Puis, j'ai découvert le travail de Kurt Schwitters qui a été une vraie révélation. Il était donc possible de faire quelque chose à partir de ce que l'on trouvait par terre. Il suffisait de "faire avec", de la même façon que le rider s'accommode des géographies urbaines, "fait avec" ce que la ville a à lui proposer", raconte l'artiste. Art minimal, processuel ou conceptuel, Raphaël Zarka mesure à quel point tout cela est limpide pour lui. Il précise : "J'ai compris que si je n'avais aucun mal à saisir la théorie artistique, c'était grâce au skate. Grâce à mon expérience en la matière, j'appréhendais facilement le rapport à la forme, à la géométrie ou aux stratégies esthétiques." De cette facilité lui vient l'envie de se lancer à son tour dans la théorie. Tout naturellement, le skateboard s'impose à lui. "Je voulais mettre à jour la spécificité du skate, dans le monde francophone rien n'existait de la sorte", poursuit-il. Entre 2009 et 2011, Zarka publie trois ouvrages: Chronologie lacunaire du skateboard, La Conjonction interdite et Free Ride, skateboard, mécanique galiléenne et formes simples. Il n'en faut pas plus pour qu'il soit reconnu comme un véritable historien de la pratique. Parallèlement à cela, Raphaël Zarka est frappé par une singulière homologie: "En raison de ma double passion pour l'art et le skate, il y avait chez moi une foule de revues qui traitaient de ces deux sujets. Je me suis rendu compte du rapprochement que l'on pouvait opérer. Finalement, entre les couvertures d'Art Presse ou de Trasher Magazine, il n'y avait pas beaucoup de différences. La seule chose qui variait de l'un à l'autre, c'était la présence d'un skateur et le fait que l'image soit prise au fish-eye. C'était à l'époque où le fin du fin en matière de freeride consistait à faire des figures sur des sculptures." Dans la foulée, Raphaël Zarka initie les premiers éléments de Riding Modern Art. Dans un pur esprit appropriationniste, cette série donne à voir des skateurs réalisant des figures sur des sculptures modernes installées dans l'espace public. D'une grande cohérence formelle, les images en question, invariablement traitées en noir et blanc, sont dénichées auprès de photographes spécialisés. "Une image comme celle-là est une somme de virtuosités: celle du skateur qui réalise une figure bien particulière, celle du photographe qui en souligne l'impact et celle du sculpteur qui fournit le contexte de l'exploit", souligne Zarka. Impossible de ne pas penser à Bernd et Hilla Becher lorsque l'on découvre les 60 photographies alignées dans la salle Pierre Dupont. À chaque fois, une légende précise le titre de l'oeuvre ridée, sa date, son auteur, le nom du skateur, la figure accomplie, la localisation, ainsi que le photographe à qui l'on doit la prise de vue. Toujours spectaculaires, les clichés signent une émouvante réconciliation entre l'art et la vie. On pourrait même paraphraser Robert Filliou en écrivant que le skate est ici ce qui rend la vie plus intéressante que l'art. Cette galerie décalée est complétée par l'écho tridimensionnel offert par la Grande Halle. Comme évoqué plus haut, l'espace se voit ponctué de modules à la forme proche de U à bords biseautés -empruntés aux travaux du mathématicien allemand Arthur Moritz Schoenflies- qui ont été assemblés en sculpture. Paving Space transforme le musée en un vrai skatepark que les riders confirmés pourront éprouver tout au long de l'exposition. Pas en mesure de réaliser ce genre d'exploit? Aucun souci, nul besoin de faire du skateboard pour apprécier le propos, on se contente alors de contempler les fascinantes arabesques réalisées par les spécialistes du "slappy backside" et autres "rock to fakie" depuis la mezzanine. Ces derniers n'en ont pas conscience mais ils dessinent l'une de ces poétiques de l'espace que n'aurait pas reniées Gaston Bachelard. Un conseil d'ami? Ne surtout pas rater le catalogue de l'exposition qui se donne en une version aussi collector que roublarde.