Ce jour-là, il aura déclenché de nombreuses fois l'obturateur non parce qu'il s'émerveille ou se révolte, mais parce que, comme pour le musicien de jazz, "le processus de la photographie est un plaisir. Les yeux grands ouverts, il rend réceptif, sensible, jusqu'au moment où une connexion s'opère. Il est si exaltant de sortir des confins de l'esprit, les yeux loin devant la pensée." L'instinct de l'oeil aurait-il un pouvoir que la raison ne possède pas ? Et ne comprend pas, pourrait-on ajouter. Du coup, le soir, Henry Wessel rangera la planche contact dans un tiroir et l'oubliera. Parfois des années plus tard, il la ressortira, choisira l'une ou l'autre image qui retiendra son attention. Puis prendra une autre planche contact et d'autres encore séparées parfois par plus de dix ans. Ainsi naîtra la série "Incidences". Soit 27 photographies mises côte à côte à la façon d'un storyboard. Car si notre homme est fasciné par la réalité apparemment banale du quotidien américain, il est surtout depuis toujours marqué au fer rouge par la poésie imagiste de William Carlos Williams, l'ami d'Allen Ginsberg et référence majeure de la Beat Generation à laquelle le photographe appartient autant qu'il est fasciné (habité) par les films noirs. Billy Wilder, Orson Welles, Kubrick, Fritz Lang, Jean-Pierre Melville et bien sûr Alfred Hitchcock. Or, dans l'instant qu'il traque, il voit la manière dont la lumière californienne découpe et met en scène l'énigme, l'angoisse, l'instant d'effroi ou la menace : "les photographies sont des fictions, ajoute-t-il. Une photographie parle de choses qui n'existeraient pas sans elle". Outre cette série, complétée par une autre qui la prolonge ("A Dark Thread), l'exposition présente "Sunset Park", un travail de nuit réalisé entre 1995 et 1998 dans le quartier de Santa Monica.

Paris, Maison européenne de la photographie. 5-7 rue de Fourcy. Du mercredi au dimanche, de 11h à 20h, jeudi jusqu'à 22 h, le week-end à partir de 10h. WWW.mep.fr