C'est vrai pour les données personnelles (rendez-vous chez le dentiste, factures à payer...) et pour le flux permanent d'infos futiles ou essentielles qui pleuvent des écrans et participent au mal du siècle: l'infobésité. Mais c'est vrai aussi pour les loisirs culturels, dont l'offre a explosé ces dernières années avec la multiplication, en vrac, des chaînes télé payantes, du gaming en réseau et des plates-formes de streaming vidéo.
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C'est vrai pour les données personnelles (rendez-vous chez le dentiste, factures à payer...) et pour le flux permanent d'infos futiles ou essentielles qui pleuvent des écrans et participent au mal du siècle: l'infobésité. Mais c'est vrai aussi pour les loisirs culturels, dont l'offre a explosé ces dernières années avec la multiplication, en vrac, des chaînes télé payantes, du gaming en réseau et des plates-formes de streaming vidéo. On peut ainsi décider de classer les films et les séries télé par genre, méthode la plus classique mais qui a perdu de sa pertinence depuis que le crossover est venu brouiller les cartes. Prenez Joker, c'est autant un drame psychologique, un polar crépusculaire, un film politique qu'une dystopie réaliste. Bref, beaucoup de choses sauf le film de super-héros que certains attendaient sans doute. Trier les oeuvres par zones géographiques est une alternative, en supposant une homogénéité culturelle qui reste à démontrer: films asiatiques, américains, belges, etc. Mais là encore, la mondialisation a rendu cette approche périlleuse. Si les flux migratoires des réalisateurs ont longtemps été limités à la translation Europe-Hollywood pour cause de montée du nazisme (Fritz Lang ou Ernst Lubitsch pour n'en citer que deux et non des moindres), aujourd'hui, les routes des cinéastes traversent allègrement tous les fuseaux horaires. On a ainsi vu plusieurs réalisateurs asiatiques s'essayer au film occidental, avec plus (La Vérité de Hirokazu Kore-eda) ou moins (Le Voyage du ballon rouge de Hou Hsiao-Hsien) de réussite. Les centaines de drames, de comics, de westerns, de thrillers et autres seraient-ils condamnés à flotter dans l'éther de notre mémoire avec pour seules étiquettes les émotions -puissantes, certes, mais éminemment subjectives et solubles dans le temps- qu'ils ont laissées dans leur sillage? Non. En changeant un peu de perspective, on peut très bien imaginer un critère non conventionnel pour mettre de l'ordre dans tout ce micmac. Ce sésame, c'est le mystère. Car à bien y regarder, le monde de la fiction se divise en deux ensembles assez homogènes: d'un côté les films qui avancent en terrain connu, et s'appuient pour cela sur un ensemble de règles sociales et affectives largement partagées, de l'autre ceux qui s'aventurent hors des sentiers battus de la raison, et cultivent l'étrangeté, la désorientation. Le registre de la névrose pour les uns, celui de la psychose pour les autres. Une répartition qui se joue des genres. Le premier groupe rassemble aussi bien des films populaires (type La Grande Vadrouille) que de grandes fresques SF (la saga Star Wars) ou des films d'auteurs (d'André Téchiné à Agnès Varda). Le comique qui tache y côtoie la poésie la plus raffinée, mais on reste dans l'humain, dans le déchiffrable. Cette diversité de styles se retrouve également dans le second ensemble. La filmo intégrale de Lynch y côtoie 2001: l'Odyssée de l'espace, Vertigo et une tripotée de séries télé dont l'issue mène sur le grand nulle part, de Twin Peaks à The Leftovers en passant par Lost. Pour le dire autrement, et en langage plus psy, les premiers nous rassurent alors que les seconds s'emploient à nous déstabiliser, à nous faire passer de l'autre côté du miroir. Une expérience enrichissante, même si c'est au prix parfois d'intenses bouffées d'angoisse. Et d'épiques crêpages de chignons sur les réseaux sociaux pour imposer son interprétation... Au-delà du constat, qu'est-ce que cette typologie révèle? Notamment une implication émotionnelle différente dans les deux cas. Un autre rapport au monde aussi. Comme l'explique le pop philosophe Pacôme Thiellement dans Télérama, interrogé à l'occasion de la sortie de son essai The Leftovers, le troisième côté du miroir (éditions Playlist Society), les films et séries -mais on pourrait élargir à toutes les disciplines artistiques- qui ont des fins ouvertes "ont en commun de faire appel à un spectateur décrypteur d'énigmes, qui n'attend pas qu'on lui apporte la résolution sur un plateau mais va aller la chercher lui-même". Ces casse-têtes à la Memento ou Inception pratiquent une "esthétique de l'incomplétude". Ils se dérobent sans cesse à la raison. Comme une démangeaison pas vraiment désagréable mais persistante. Il va sans dire qu'une consommation équilibrée de ces deux vitamines est vivement recommandée pour le transit mental!