Comme son illustre grande soeur parisienne, le Kanal - Centre Pompidou entend proposer dans ses espaces des spectacles vivants. Et c'est déjà le cas alors que le musée vient d'ouvrir ses portes en version "brute". En collaboration avec le Kunstenfestivaldesarts, l'ancien garage Citroën accueillait ainsi dans la grande vitrine de son rez-de chaussée la dernière salve d'aCORdo, de la chorégraphe brésilienne Alice Ripoll.
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Comme son illustre grande soeur parisienne, le Kanal - Centre Pompidou entend proposer dans ses espaces des spectacles vivants. Et c'est déjà le cas alors que le musée vient d'ouvrir ses portes en version "brute". En collaboration avec le Kunstenfestivaldesarts, l'ancien garage Citroën accueillait ainsi dans la grande vitrine de son rez-de chaussée la dernière salve d'aCORdo, de la chorégraphe brésilienne Alice Ripoll. Quelques chaises disposées en U, pas de scène, pas de coulisses, pas d'éclairage autre que celui existant, pas de musique: la prestation d'une trentaine de minutes est placée sous le signe du dépouillement, qui prendra d'ailleurs dans un second temps son sens littéral. Au départ, les danseurs sont couchés ou assis par terre ou contre le mur. Ils dorment, pieds nus, l'un contre l'autre, rappelant inévitablement des scènes que l'on peut voir tous les jours dans les grandes villes, ces "sans domicile fixe", comme on dit, qui ont dû prendre la rue pour lit.Ces quatre danseurs cariocas, qui commencent bientôt à bouger, formant des tas assoupis de plus en plus improbables avant se réveiller successivement, sont donc des sans-abri, des mendiants. L'image est puissante, au Brésil comme en Belgique, dans des sociétés qui s'interrogent régulièrement sur "l'utilité" de la culture, premier budget dans lequel on ira tailler en cas de restrictions et qui est sérieusement en péril actuellement au Brésil (le 18 mai à 18h30 à l'INSAS aura lieu une rencontre avec les artistes brésiliens du festival, intitulée Brazilian arts under attack, lire aussi notre article) . Ces danseurs n'ont rien, mais ils danseront quand même, chacun faisant son show pour attirer l'attention.Le quatuor se resserre une nouvelle fois pour des soulèvements et des escalades compactes. Mais bientôt, leur solidarité interne va contaminer le public. Dans un geste simple: les danseurs déposent un des leurs sur les spectateurs, chargés de le "porter". On n'a rien demandé, mais il faut supporter leur poids, physiquement. Là encore, la métaphore est forte, qui fait écho avec, par exemple, l'avenir incertain de la sécurité sociale en Belgique, ou la crise des migrants. La proximité avec le public va prendre un nouveau tour quand les danseurs vont, délicatement et au vu de tous, se saisir de certains effets personnels des spectateurs -voler donc, mais sans qu'il n'y ait recours à la ruse ou à la force- pour les donner à quelqu'un d'autre ou -terreur!- les glisser dans leurs propres poches. Ici un sac, là un foulard, une bague ou encore, gentiment délacée, une chaussure. Certains en rient, d'autres pas. Dernier tableau, dérangeant, questionnant, renvoyant un reflet déplaisant, et qui restera en tête longtemps après: après ces prélèvements et ces redistributions (le principe même de l'impôt), les quatre danseurs font se ficher face au mur, alignés, tête baissée, jambes et bras écartés, dans la position typique de la fouille. Une pratique dont la police brésilienne use et abuse sur les couches les plus défavorisées de la population. Et les quatre hommes ne bougeront plus. Même pas après les applaudissements, un peu gênés, presque déplacés. Pour reprendre leurs biens, les spectateurs vont donc devoir se servir eux-mêmes et, à leur tour, dépouiller. Les danseurs n'avaient rien au départ, ils ont tenté d'avoir mais ils sont condamnés au dénuement, par l'action même du public. La manoeuvre, cruelle, portera ses échos bien au-delà des murs de ce Kanal.