"L'important, c'est de prendre acte d'aujourd'hui", confiait Bernard Blistène, le directeur du Musée national d'art moderne au Centre Pompidou, dans un entretien accordé au Vif cette semaine. Enregistrer ce présent de la création à Bruxelles, quelles que soient la nationalité ou la langue des plasticiens qui contribuent à en faire battre le pouls créatif, figure dans les missions du futur Musée d'art moderne et contemporain qui s'installera dans le bâtiment Citroën de la place de l'Yser. Cela d'autant plus que le train des grands noms des arts visuels belges est passé: leurs pièces s'affichent désormais à des prix prohibitifs. Au rythme d'une à deux vagues d'acquisition par an, les dix années à venir dessineront les contours d'une collection pour le XXIe siècle. La ville ayant déjà perdu assez de temps, elle n'entend plus laisser s'écouler le sablier. Pour preuve, les huiles de vidange de l'ancien garage ne sont pas encore sèches qu'elle a déjà mis la main à la poche -250.000 euros dépensés annuellement- en sollicitant dix artistes résidant en son sein, afin qu'ils produisent une oeuvre originale. Bruxelloise, Ariane Loze (1988) compte parmi la première dizaine d'élus sélectionnés parmi 300 noms retenus initialement par les onze membres d'un jury comprenant des personnalités du monde de l'art telles que Sophie Lauwers (responsable des expositions à Bozar), Carine Fol (directrice artistique de La Centrale) ou encore le collectionneur Alain Servais. Contactée par la Fondation Kanal, qui s'emploie à tracer les lignes du nouveau temple culturel, l'artiste a été la première à rencontrer l'équipe en charge du programme de l'année de "préfiguration" -comprendre la phase d'appropriation par le public avant le début des travaux à l'automne 2019. "C'était un moment particulièrement fort, très émouvant. J'ai rencontré Bernard Blistène qui m'a expliqué à quel point participer au lancement de cette aventure était historique et digne de mémoire", se souvient celle qui explore les potentiels de l'image en mouvement. Pourquoi le nom d'Ariane Loze a-t-il été retenu? "Il est toujours difficile de savoir quels chemins ont empruntés ceux qui viennent à vous", tempère avec modestie celle dont le travail se situe au croisement de la performance, de la scénographie et du cinéma. Il y a tout lieu de penser que les voies qui ont mené à Ariane Loze sont multiples. On sait par exemple que The Assignment,...

"L'important, c'est de prendre acte d'aujourd'hui", confiait Bernard Blistène, le directeur du Musée national d'art moderne au Centre Pompidou, dans un entretien accordé au Vif cette semaine. Enregistrer ce présent de la création à Bruxelles, quelles que soient la nationalité ou la langue des plasticiens qui contribuent à en faire battre le pouls créatif, figure dans les missions du futur Musée d'art moderne et contemporain qui s'installera dans le bâtiment Citroën de la place de l'Yser. Cela d'autant plus que le train des grands noms des arts visuels belges est passé: leurs pièces s'affichent désormais à des prix prohibitifs. Au rythme d'une à deux vagues d'acquisition par an, les dix années à venir dessineront les contours d'une collection pour le XXIe siècle. La ville ayant déjà perdu assez de temps, elle n'entend plus laisser s'écouler le sablier. Pour preuve, les huiles de vidange de l'ancien garage ne sont pas encore sèches qu'elle a déjà mis la main à la poche -250.000 euros dépensés annuellement- en sollicitant dix artistes résidant en son sein, afin qu'ils produisent une oeuvre originale. Bruxelloise, Ariane Loze (1988) compte parmi la première dizaine d'élus sélectionnés parmi 300 noms retenus initialement par les onze membres d'un jury comprenant des personnalités du monde de l'art telles que Sophie Lauwers (responsable des expositions à Bozar), Carine Fol (directrice artistique de La Centrale) ou encore le collectionneur Alain Servais. Contactée par la Fondation Kanal, qui s'emploie à tracer les lignes du nouveau temple culturel, l'artiste a été la première à rencontrer l'équipe en charge du programme de l'année de "préfiguration" -comprendre la phase d'appropriation par le public avant le début des travaux à l'automne 2019. "C'était un moment particulièrement fort, très émouvant. J'ai rencontré Bernard Blistène qui m'a expliqué à quel point participer au lancement de cette aventure était historique et digne de mémoire", se souvient celle qui explore les potentiels de l'image en mouvement. Pourquoi le nom d'Ariane Loze a-t-il été retenu? "Il est toujours difficile de savoir quels chemins ont empruntés ceux qui viennent à vous", tempère avec modestie celle dont le travail se situe au croisement de la performance, de la scénographie et du cinéma. Il y a tout lieu de penser que les voies qui ont mené à Ariane Loze sont multiples. On sait par exemple que The Assignment, une vidéo de près de 14 minutes, avait tapé dans l'oeil de la plasticienne Ann Veronica Janssens lors de l'édition 2014 de la Nuit Blanche. Mais sans doute faut-il également prendre en compte la présence de son nom au générique de Gemischte Gefühle, exposition notoire qui s'est déroulée à Berlin dans l'ancien aéroport Tempelhof à l'automne 2017. Cet événement signé par Hans Maria De Wolf, professeur à la VUB, a aimanté de nombreuses paires d'yeux internationaux sur une série de personnalités phares de la scène culturelle bruxelloise -on pense à Younes Baba-Ali, Ivo Provoost & Simona Denicolai ou Raphaella Crispino, dont les noms ont été également retenus pour le premier accrochage de KANAL-Pompidou. La première fois que l'on rencontre Ariane Loze, elle est transie de froid. En ce lundi 19 mars, l'hiver étreint la ville, lui fait des engelures au bout des doigts. Le thermomètre affiche 2 à 3 °C tout au plus. Alors qu'à l'extérieur se dessinent les trajectoires engourdies du quotidien, la jeune femme se mesure aux volumes d'un géant de béton et de verre appelé à devenir une "scène pour Bruxelles". En réactivant son cycle d'oeuvres MÔWN (Movies on my own), entamé en 2008, l'intéressée a choisi de signer un projet au plus proche de l'ancien garage. Tout se passe comme si, sans l'avoir entendu, la Bruxelloise avait fait sien le constat de Bernard Blistène: "C'est le bâtiment qui a vraiment la main sur la programmation. Il est si fort, si présent, que la seule façon de travailler est de travailler avec lui." Il faut dire qu'en cela, ses Movies on my own constituent une fantastique opportunité de créer une "relation intime au lieu", selon le mot du critique d'art et philosophe Florian Gaité. Leur principe? Ariane Loze produit des courts métrages totalement autonomes dans lesquels elle s'apparente, comme elle l'affirme, à une sorte de "femme-orchestre" cinématographique. "Au départ, je me suis essayé à cette forme d'expression pour comprendre les principes de la narration au cinéma. Je tournais des petites saynètes dans lesquelles j'incarnais plusieurs personnages. On m'a fait comprendre qu'il y avait un vrai potentiel dans cette forme. Au fil du temps, mon travail a suivi l'histoire du cinéma, j'ai commencé par des séquences expérimentales muettes; désormais il y a des dialogues. En revanche, je n'ai pas encore atteint le stade du cinéma mouvant: il n'y a que des plans fixes. Le tout nécessite un effort d'adhésion du spectateur qui est comparable à ce qui se passe au théâtre, je lui demande d'être de bonne volonté, de bien vouloir y croire", détaille-t-elle. À la fois réalisatrice, scénariste, monteuse, costumière, régisseuse son et lumière, Ariane Loze maîtrise toute la chaîne de production de ses images. Face à celles-ci, on ne peut s'empêcher de convoquer en filigrane la fameuse "théorie des intervalles" du cinéaste avant-gardiste russe Dziga Vertov (1896-1954) -on lui doit le très culte L'Homme à la caméra- dans laquelle le mouvement entre les images est un axe crucial. À la voir seule et glacée sous la lumière zénithale déversée par l'immense verrière qui surplombe les anciens ateliers, on ne peut s'empêcher de s'inquiéter pour cette réalisatrice de 29 ans. L'adversité du bâti est palpable, elle s'exprime au son des scies sauteuses et des coups de marteau intempestifs obligeant à refaire les prises. En réalité, ce caractère opposant de l'édifice fait partie de la stratégie créative de l'artiste en ce que celui-ci l'oblige à redoubler d'inventivité. Avec ses deux sacs recyclables Delhaize remplis de vêtements "dénichés dans la garde-robe de ma grand-mère", Ariane Loze a l'air d'une sans-domicile-fixe de la création. Sa silhouette frêle semble dérisoire au regard du monstre imaginé par André Citroën pour célébrer l'automobile. Autant le dire: ce sentiment de pitié suspecte se dissipe très rapidement. Très vite, son équipement léger -un appareil reflex utilisé comme caméra et posé sur pied, un moniteur auquel elle s'adresse pour les dialogues entre les différents personnages, un modeste réflecteur de lumière, du scotch rose pour prendre des repères au sol- fait éclater l'évidence: la jeune femme possède une présence incroyable à l'image. Ses apparitions dans le champ, que l'on suit au dos de l'appareil photo, crèvent l'écran, reléguant le gigantesque édifice au rôle d'arrière-plan. Yeux bleus, dents étincelantes et pureté des traits: c'est le profil d'une actrice d'Éric Rohmer qui se dessine, quelque part entre la gravité soudaine de Marie Rivière et la beauté éthérée de Pascale Ogier. Et puis surtout, il y a sa longue chevelure docile qui, en deux manipulations -chignon, queue de cheval...- lui permet de camper un personnage différent. Tout cela impressionne d'autant plus que la performeuse ne s'appuie sur aucun scénario écrit. Tout est dans sa tête, la liberté de construction est totale, ce dont témoigne un réel dompté. La fiction qu'elle greffe s'appuie sur les limbes étranges d'une espèce d'espace entre passé mécanique, feu le garage, et avenir muséal en passe de voir le jour. "J'ai tout imaginé en m'appuyant sur un champ lexical commun entre art, automobile et intériorité. Des mots comme "collection", "modèle", "pièces", etc. Ils me servent d'articulation pour agencer d'une part l'approche fictionnelle et de l'autre l'aspect documentaire. J'ai conscience d'enregistrer un moment unique de la vie de ce bâtiment. Parallèlement au tournage, les travaux avancent, il y a des configurations qui se modifient, du coup certaines images peuvent déjà être considérées comme de l'archive." Le mercredi 11 avril, c'est une toute autre atmosphère qui règne lorsque l'on voit Ariane Loze pour la deuxième fois. À l'extérieur, un soleil printanier consent à faire monter le mercure jusqu'à 14,5 °C. Depuis la cuisine de la Fondation Kanal qui s'est installée au 6e étage du bâtiment Citroën, la jeune femme rêve face au beau ciel bleu qui se découpe au-dessus de la skyline du "Manhattan" bruxellois. "J'ai choisi de travailler sur place non seulement pour continuer à m'imprégner du bâtiment mais également pour profiter de l'énergie d'un groupe qui a pour mission de mettre un musée sur pied en quelques mois." Entre deux bouchées du déjeuner qu'elle s'est préparé -une aubergine cuite au four accompagnée de riz complet-, l'artiste qui collabore avec la galerie anversoise Sofie Van De Velde se fend également d'un bilan à l'heure du montage: "J'ai emmagasiné beaucoup de matières, il y a eu au total 14 journées de tournage. Sur certains jours, j'ai bossé de 9 à 20h, accumulant jusqu'à 2 heures de rush. Finalement, je me retrouve en ayant rempli la moitié de mon disque dur externe qui fait quatre téraoctets." Sans la moindre méfiance, Ariane Loze va chercher son MacBook Pro pour donner à voir des bribes de séquences telles qu'elle en a déjà articulé 20 minutes sur le logiciel Final Cut. La virtuosité du travail bluffe, on reste bouche bée devant l'intelligence visuelle à l'oeuvre. La jeune réalisatrice, véritable "visual storyteller", s'est servie de la moindre fumée provoquée par les travaux, du plus petit recoin architectural, miroir ou appareillage technique abandonnés sur place, pour relancer sa narration. Le jeu de champ-contrechamp rythme des scènes brillantes qui s'avancent sur une trame serrée. On n'est pas loin de Dogville de Lars Von Trier, si l'on s'en réfère au minimalisme du dispositif, entre décor dépouillé et sol froid, mais on pense aussi au burlesque tel qu'on peut l'apprécier chez un Jacques Tati ou un Buster Keaton. Il y a aussi la grande force de son jeu d'actrice: énormément de messages et d'émotions passent par des suggestions non-verbales. Mais le talent d'Ariane Loze ne s'arrête pas là, elle aborde aussi la question d'une société qui ne se pense plus "qu'en termes de buts et de moyens". Dans son film, l'idée de la domination est omniprésente, mais elle est abordée avec beaucoup de subtilité, notamment à travers les citations extraites du Prince de Machiavel qui émaillent l'histoire. Il n'est pas non plus interdit de penser que le récit laisse entendre des résonances plus intimes. Ainsi du personnage central qui pousse la porte d'un showroom en formulant une demande bien précise: "Je crois que je recherche quelque chose de plus résistant." Difficile de ne pas penser qu'il est question d'une faiblesse, de cette incapacité à avancer qui caractérise tous ceux qui ne sont pas venus au monde avec une cuirasse. "L'idée de base consiste à exposer le fait que chacun d'entre nous possède une collection intérieure, un musée avec différents états du moi. Jour après jour, nous archivons les expériences vécues, les sentiments éprouvés... l'idée était de formaliser cela." Jeudi 26 avril, clap de fin. Ariane Loze peaufine l'espace qui accueillera la projection de L'Archipel du moi, son film de 32 minutes. Celui-ci consiste en une "guérite" dissimulée sous une rampe d'accès. Elle éteint la lumière et laisse le film se dérouler pour la première fois in situ. Derrière le fin rideau qui confronte le spectateur à l'oeuvre, le bruit des travaux colonise tout l'espace. Mais cette adversité ultime ne parvient pas à atténuer la force d'une leçon de cinéma qui, en insistant sur le caractère multiple du moi, s'interdit toute position de surplomb ou d'arrogance. L'Archipel du moi congédie de la plus belle façon qui soit l'ennui au profit du désir, de la libération. Ce dont rend compte avec intensité le dernier plan qui montre la jeune femme, pièce manquante mais pas manquée, contemplant Bruxelles depuis les toits.