Au dernier festival Spring Forward de Sofia, un grand rassemblement international destiné à faire voir les créations de jeunes chorégraphes à des centaines de programmateurs, son nom courait de bouche en bouche. Christos Papadopoulos. Une révélation. Programmé quelques mois plus tard au Dublin Dance Festival, le chorégraphe grec y présentait Ion, son dernier projet, à voir prochainement aux Halles de Schaerbeek (1).

Ion. Un titre un peu aride, convoquant immanquablement des souvenirs de cours de physique. Mais plus qu'aux molécules chargées positivement ou négativement, c'est à la racine grecque du terme que Christos Papadopoulos se réfère: "Iènai désigne une accélération d'un groupe dans une direction particulière. En observant la nature et les phénomènes d'agrégation chez les animaux, j'ai compris ce que signifiait vraiment ce mot", explique-t-il. Passé d'abord par les sciences politiques et le théâtre, le chorégraphe a tenté d'insuffler à son groupe de dix danseurs cette fascinante manière de se déplacer en communauté qu'ont, par exemple, certains poissons en bancs ou les étourneaux, volant par centaines dans ce qu'on appelle des "murmurations". "Quand on commence à étudier ces phénomènes, on réalise à quel point c'est extraordinaire ce qui se passe là, poursuit celui qui s'est formé au SNDO (School for New Dance Development) d'Amsterdam. Dans ces grands ensembles, l'individu garde son importance. Il est toujours libre de suivre ou non les suggestions des cris individuels, tout en restant conscient de la forme de la nuée, de son volume, de sa taille. Et la fonction de leader passe sans cesse de l'un à l'autre. On parle de pleine conscience de ce qu'est un groupe, de comment on le fait bouger, de comment on réagit à des menaces externes comme des prédateurs ou comment on poursuit des stratégies pour trouver de la nourriture. Dans Ion, j'ai essayé de prendre cette agrégation comme point de départ et de créer un autre univers, avec des lois différentes et des réalités différentes sur scène. Ce que je recherche, c'est cette manière commune de prendre des décisions, d'être synchronisés, en accord, et qu'en même temps chaque individu puisse suivre son trajet personnel et développer son propre vocabulaire."

Pendant la majeure partie, les yeux des danseurs fixent obstinément le public.

Oiseaux, serpents et chauves-souris

Quelque chose de terriblement animal se dégage d'Ion. La première image qui vient en tête, dans la partie initiale où règne la pénombre, ce sont des chauves-souris sortant et rentrant dans leur grotte, passant furtivement au-dessus des têtes, si vite qu'elles en semblent presque invisibles. Mais lorsque l'unique tube néon s'élève du sol pour distiller toute sa lumière, c'est à la reptation d'un serpent que l'on pense. Une reptation en posture debout. Evoluant en masses qui se croisent et s'éloignent, se font et se défont sans cesse, les dix danseurs, cinq hommes, cinq femmes, ne lèvent jamais les pieds du sol. Malgré tous les efforts d'analyse, leurs glissements continus favorisés par le port de chaussettes et le talc répandu par terre restent incompréhensibles, mystérieux. "C'est un mouvement que j'ai cherché seul, avant de commencer à travailler avec les danseurs, confie Christos Papadopoulos. Je voulais trouver comment bouger sans marcher comme un être humain, sans révéler qu'il y a une gravité. J'ai essayé de créer ce glissement au sol, comme s'il y avait dans mon imagination une fine couche d'air entre les pieds et la terre. On pourrait dire que si on faisait disparaître le sol, le mouvement continuerait."

Mais si la partie inférieure des corps subjugue, c'est la partie supérieure qui capte prioritairement l'attention. Notamment parce que les torses des danseurs sont nus, les hommes comme les femmes, tandis que leurs pantalons foncés se fondent chromatiquement avec le sol, mais surtout parce que, pendant la majeure partie de la chorégraphie, leurs yeux fixent obstinément le public. Droit devant. Un élément fondamental chez Christos Papadopoulos. "Il y a eu un basculement dans ma carrière quand j'ai compris que je cherchais dans mon travail le moment où, quand je regarde les danseurs, je ne vois plus leurs bras et leurs jambes, mais où mon oeil va directement dans l'oeil du performeur. Je me connecte avec lui, à un niveau personnel. Je ne le vois plus alors comme un danseur mais comme un individu. Quand ça se passe, je comprends que ça marche. Et quand mon regard se focalise à nouveau sur les mains, je comprends qu'il y a alors quelque chose qui ne fonctionne plus. J'essaie de trouver ce moment précieux. Quand le mouvement prend trop d'importance, pour moi, c'est un échec."

Ce traitement des regards rend Ion particulièrement saisissant. Il faut voir la manière dont ces êtres humains semblent communiquer sans se parler, sans se regarder. Se déplaçant sans règles apparentes, aléatoirement, mais de façon harmonieuse, sans heurts, comme un seul organisme. A la fois tous les mêmes et tous différents. Une façon d'évoluer en groupe qui, transposée sur un plan politique, se rapproche d'une utopie pour la société.

Portées par des vagues de musique électronique du compositeur Coti K et soutenues par une lumière à l'intensité en changement constant, les variations, lentes, progressives, hypnotisent. Un effet consciemment recherché par le chorégraphe: "Je veux guider le public à partir ailleurs avec son esprit, lance-t-il. Ils peuvent laisser leurs pensées vagabonder, parce qu'il n'y a pas vraiment "quelque chose à voir" dans le sens où il n'y a pas de conclusion, pas d'intrigue. Et à travers cette relaxation, je peux obtenir une connexion. Pour moi, cette façon de communiquer est comparable au fait de regarder la mer: on peut la contempler sans fin, penser aux vagues, mais on peut aussi penser à ses propres problèmes tout en appréciant ce qui se passe devant soi. D'une certaine manière, entrer en soi-même tout en gardant le regard très engagé dans ce que l'on voit."

(1) Ion, de Christos Papadopoulos, aux Halles de Schaerbeek, à Bruxelles, les 7 et 8/12. www.halles.be.