Quand le célèbre historien de l'art Ernst Gombrich (1909 - 2001) découvre Venise pour la première fois, il est retourné. L'effet que produit la ville sur lui est d'autant plus fort qu'il avait en tête l'image d'une "cité plus lente que les autres à adopter le style de la Renaissance". C'est d'abord la bibliothèque de Saint-Marc, la Biblioteca nazionale Marciana, qui le stupéfie. Les reproductions qu'il avait pu voir auparavant ne laissaient en rien présager l'évidence imparable du bâtiment signé par Jacopo Sansovino (1486 - 1570). Gombrich ne se lasse pas de constater à quel point la construction tire parti de "l'éblouissement de la lumière scintillante reflétée par la lagune".
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Quand le célèbre historien de l'art Ernst Gombrich (1909 - 2001) découvre Venise pour la première fois, il est retourné. L'effet que produit la ville sur lui est d'autant plus fort qu'il avait en tête l'image d'une "cité plus lente que les autres à adopter le style de la Renaissance". C'est d'abord la bibliothèque de Saint-Marc, la Biblioteca nazionale Marciana, qui le stupéfie. Les reproductions qu'il avait pu voir auparavant ne laissaient en rien présager l'évidence imparable du bâtiment signé par Jacopo Sansovino (1486 - 1570). Gombrich ne se lasse pas de constater à quel point la construction tire parti de "l'éblouissement de la lumière scintillante reflétée par la lagune". Dans un carnet dont il ne se sépare jamais, il note fébrilement que la façade de pierre qui tient son inspiration du fameux Colisée romain "caractérise à merveille le goût vénitien, l'esprit dans lequel ont été conçus, à Venise, les chefs-d'oeuvre du Cinquecento". Le Viennois est loin d'être au bout de ses émois esthétiques. Ceux-ci le submergent lorsqu'il pousse la porte de l'église San Zaccaria, édifice religieux situé dans le Sestiere de Castello, non loin de la place Saint-Marc. Ses pas le conduisent du côté gauche de la nef devant une toile représentant la Vierge avec les saints. Le choc visuel est à ce point intense qu'il songe à poser un genou à terre. Le tableau d'autel en question, peint en 1505, est attribué à Giovanni Bellini (circa 1431 - 1516). En un instant, Gombrich a la révélation du génie pictural vénitien qui a su considérer la couleur en elle-même. Il pointe un "velouté" et une "luminosité dorée, quasi surnaturelle" qui opèrent avant même que le regardeur ait pu prendre conscience du sujet. S'agissant de Bellini lui-même, l'auteur du célèbre opus Histoire de l'art (1) ne cache pas son admiration sans borne, louant sa capacité à "donner la vie", à doter les personnages d'une sereine dignité. "Il a su faire de figures traditionnelles des êtres vivants, sans rien leur retirer de leur caractère vénérable", consigne-t-il, bouleversé dans ses notes. Non sans rappeler combien les peintres les plus célèbres de cette époque - Giorgione, Veronese et Le Titien - doivent à ce géant de la peinture. Sans y référer explicitement, la nouvelle exposition programmée à la National Gallery restitue le souvenir de cet émerveillement portant sur un moment en forme d'étincelle unique de l'histoire de la peinture (2). Différence d'échelle: cette fois, le ravissement est à la portée du plus grand nombre tout autant qu'il est auréolé de la présence d'une autre figure cruciale de cette époque qui voit Venise rayonner. En réunissant les oeuvres de Giovanni Bellini et celles d'Andrea Mantegna (1430/1 - 1506), le musée britannique offre une occasion exceptionnelle de plonger au coeur des toiles qui ont donné ses contours à la Renaissance italienne. Directrice des collections et de la recherche à la National Gallery, Caroline Campbell prévient: "Les expositions qui portent sur le xve siècle sont extrêmement rares en raison de la fragilité des pièces et de la difficulté d'obtenir des prêts. La juxtaposition de ces deux maîtres de la peinture italienne risque fort d'être l'expérience d'une vie... Cela ne se reproduira pas de sitôt." Pourquoi un tel rapprochement entre Bellini et Mantegna? La réponse saute aux yeux lorsque l'on découvre l'accrochage: l'un et l'autre se sont influencés mutuellement. "Pendant sept ans, Mantegna et Bellini ont entretenu un dialogue créatif rapproché, ils ont abordé les mêmes thématiques", souligne Caroline Campbell. Cette proximité n'est pas tout à fait le fruit du hasard. En 1453, Andrea Mantegna épouse en effet Nicolosia Bellini, la soeur de Giovanni Bellini. Pour ce peintre autodidacte, fils de charpentier, de telles noces sont une fameuse promotion sociale. De fait, à l'époque, la famille Bellini possède l'atelier de peinture le plus en vue de Venise, ville alors la plus puissante d'Europe. Entre les beaux-frères, le courant passe d'emblée. Giovanni est rempli d'admiration pour Andrea dont il envie la culture pétrie d'Antiquité classique et les compositions novatrices. Le natif de Mantoue, quant à lui, ne cache pas son enthousiasme devant les paysages de Bellini. Ces convergences et divergences, l'exposition les met particulièrement en évidence par le rapprochement de deux paires de toiles emblématiques. C'est autour d'un thème classique de l'iconographie chrétienne, celui de la "Présentation de Jésus au Temple", que gravite le premier couple de tableaux. Antérieure d'environ une quinzaine d'années, la version de Mantegna est une peinture en tempera sur bois de 67 cm × 86 cm. La scène est solennelle, qui montre Marie tenant son fils emmailloté et le présentant au prêtre. Au second plan apparaît le buste de Joseph. Strict, l'agencement emprunte son goût pour l'auréole fine et le peu de perspective à la peinture byzantine. La seule exception notable réside dans le bras droit de la Vierge et les pieds de l'enfant Jésus, qui semblent sortir du cadre par un effet virtuose de trompe-l'oeil. On rapporte que Mantegna se serait peint sur la toile avec son épouse, l'un à l'extrême droite de la scène, l'autre à l'extrême gauche. Lorsqu'il reprend le thème, Giovanni Bellini ne tente pas de dissimuler l'influence: les lignes de force de la composition sont les mêmes. Il reste que le Vénitien apporte sa touche, celle-là même que pointait Gombrich dans l'église de San Zaccaria. Brisant le cadre et la fixité iconique, Bellini individualise ses personnages, il leur confère une existence propre. Le traitement chromatique est, lui aussi, remarquable, qui apporte douceur et sérénité à l'ensemble. Clin d'oeil piquant : deux nouveaux personnages enrichissent la toile dont, à droite, un homme qui regarde fixement le visiteur. Un autoportrait? Nul ne le sait, mais il est impossible de ne pas y songer. Le second duo de représentations où les connexions entre les beaux-frères sont manifestes a pour objet une autre thématique consacrée, celle de "L'Agonie dans le Jardin". Même si l'interprétation livrée par Mantegna est antérieure, on devine l'influence de Bellini. C'est manifeste dans la mesure où l'oeil détecte un adoucissement du paysage assez inédit - Mantegna a regardé le frère de sa femme, c'est sûr. Il en résulte qu'il se défait d'un certain rigorisme au profit d'un caractère méditatif qui explose carrément dans la version de Bellini. L'harmonie qui se dégage s'avère envoûtante, une vraie paix du soir. Elle n'est pas sans évoquer d'autres maîtres, plus septentrionaux ceux-là: Dirk Bouts et Jan Van Eyck. Soit une synthèse inédite qui annonce les couleurs et les lumières du Titien.