"En proverbe wolof dit que la sueur de quelqu'un ne se perd jamais." A 73 ans, Germaine Acogny, grande dame au crâne rasé, a recours à la sagesse populaire pour garder l'espoir quant à l'avenir de ce qu'elle laissera derrière elle. En particulier son Ecole des sables, "Centre de formation et de création en danses traditionnelles et contemporaines d'Afrique", fruit de son labeur, là-bas, à Toubab Dialaw, sur la côte sénégalaise.
...

"En proverbe wolof dit que la sueur de quelqu'un ne se perd jamais." A 73 ans, Germaine Acogny, grande dame au crâne rasé, a recours à la sagesse populaire pour garder l'espoir quant à l'avenir de ce qu'elle laissera derrière elle. En particulier son Ecole des sables, "Centre de formation et de création en danses traditionnelles et contemporaines d'Afrique", fruit de son labeur, là-bas, à Toubab Dialaw, sur la côte sénégalaise. L'histoire commence dans les années 1960. Germaine Acogny est professeure d'éducation physique et sportive dans un lycée de jeunes filles à Dakar. Pour arrondir ses fins de mois, cette femme divorcée avec deux enfants - une situation loin d'être banale à l'époque - donne des cours de danse en soirée. Des cours à son image: hors du commun. C'est que cette Béninoise arrivée au Sénégal à 5 ans a décidé de fusionner les danses traditionnelles africaines avec la danse classique à laquelle elle sera initiée pendant ses années à Paris, à l'école Simon Siégel. "Picasso et Modigliani se sont inspirés des masques africains pour leur art. J'ai fait comme eux: j'ai puisé dans la culture de ce pays qui m'a adoptée pour créer une synthèse du classique et des danses de l'Afrique de l'Ouest", déclare-t-elle. La technique Acogny, explicitée dans son livre Danse africaine publié en 1980, utilise dans son vocabulaire l'imaginaire de la nature, à commencer par la base, "la colonne vertébrale qui est le serpent de vie". Les figures, elles, sont baptisées "nénuphar", "buffle", "grenouille", "kapokier", "baobab", "épervier"... Et tout le cosmos se trouve dans le corps: "La poitrine, c'est le soleil, les fesses, la lune, et le pubis, les étoiles", précise la chorégraphe. "Mais le plus important, c'est de connaître les danses patrimoniales de son pays. Je le dis toujours aux danseurs africains: "Si tu ne sais pas où tu vas, regarde d'où tu viens." Si on n'a pas de racines, on ne peut pas évoluer." L'audacieuse méthode de Germaine Acogny a fini par arriver aux oreilles du président Léopold Sédar Senghor, alors en plein développement d'un programme culturel visant à faire du Sénégal "la Grèce de l'Afrique". En 1975, Senghor est invité en Belgique par le roi Baudouin. Dans sa délégation, il emmène Germaine Acogny, qu'il présente à son ami Maurice Béjart. En guise de test, la chorégraphe donne un cours de danse à Mudra, l'école bruxelloise du grand maître. "Ce jour-là, je suis allée à la Grand-Place, caresser le bras de la statue d'Everard t'Serclaes, parce qu'alors tous les voeux se réalisent. Et ça a marché! La reconnaissance internationale de mon travail a commencé là-bas." Béjart est séduit. Et quand les discussions sur la possibilité d'ouvrir une autre école Mudra en Afrique se concrétisent, il pense au Sénégal, patrie de son arrière-grand-mère maternelle Fatou Diagne et terre natale de son père quarteron le philosophe Gaston Berger, mais aussi à la femme de poigne capable de tenir cet établissement pionnier. Mudra Afrique s'ouvre à Dakar en 1977. "Je me souviens qu'un journaliste a posé une question à Béjart en commençant par "Alors, Monsieur le directeur...". Et Maurice a tout de suite répondu: "Ce n'est pas moi le directeur, c'est Germaine Acogny. Elle fera ce que je veux, mais différemment de moi"." L'aventure Mudra Dakar dure cinq ans. L'école ne survit pas au retrait de la vie politique du président Senghor. Germaine Acogny déménage alors quelque temps à Bruxelles. Elle s'installe - ça ne s'invente pas - à la rue de l'Autonomie, non loin de Mudra Bruxelles. "J'ai adoré ce quartier, près de la gare du Midi, s'enthousiasme-t-elle. J'aimais aller au marché où l'on pouvait tout trouver. Il y avait des Africains, des Arabes...". Bruxelles où la papesse de la danse contemporaine africaine revient aujourd'hui danser un solo. Pour une fois, elle n'est pas sa propre chorégraphe. C'est Olivier Dubois, autre personnalité à part, qui est à la barre. Sans le savoir, celui qu'on a surnommé de manière assez inélégante mais efficace "le gros qui danse" (Tragédie, et ses dix-huit danseurs nus, en 2012, c'était lui) ferme là une boucle ouverte depuis une trentaine d'années. "Maurice Béjart voulait monter Le Sacre du printemps avec les élèves de Mudra Afrique, explique Germaine Acogny, et il voulait que je sois l'élue, moi qui avais déjà 35 ans (lire aussi l'encadré). Mais Mudra Afrique n'ayant plus les moyens, on a fermé les portes et ce projet de Sacre ne s'est jamais réalisé." Trente-cinq ans après, Olivier Dubois vient me trouver et me demande si j'accepterais d'être son élue, son élue noire. Il n'était pas au courant du projet de Béjart..." Encore visiblement sous le charme, Germaine Acogny ne tarit pas d'éloges sur son chorégraphe: "Olivier connaît toutes les danses dans son corps. Il maîtrise le classique de manière incroyable, il connaît la danse arabe... Si vous pouviez voir comment "il remue la lune": il remue même mieux que moi!" Ce qui ne veut pas dire que monter ce solo sur la musique de Stravinsky fut une partie de plaisir. "Cyril Accorci, l'assistant d'Olivier, m'a beaucoup aidée à comprendre la musique. A l'école Simon Siégel, on apprenait le solfège et moi j'ai toujours été récalcitrante à ça. C'est dommage, maintenant ça me manque. Mais il n'y a que quelques moments du solo où je dois compter, parce que le plus souvent, je ne compte pas, je sens la musique. En fait, je dois dominer la musique de Stravinsky. C'est comme si c'était moi qui donnais le son. Je frappe dans les mains et ça doit s'arrêter. Si la musique me domine, le spectacle n'est pas bon. D'ailleurs, je fais des deals avec Stravinsky: je lui offre de la vodka, je fume un cigare pour lui... Il me joue des tours parfois, mais c'est moi qui dois le devancer." Programmée dans le cadre d'un Focus danse Afrique aux Halles de Schaerbeek, Germaine Acogny voit l'annonce de son retour à Bruxelles dans ces circonstances printanières comme un bon signe pour le futur, le début d'un nouveau cycle. Après presque vingt ans d'existence, son Ecole des sables, village de la danse au bord de l'océan qu'elle a ouvert au Sénégal dans l'esprit de Mudra, est en péril financier. "On peut tenir jusqu'en juillet, soupire-t-elle. Mais nous venons d'avoir un nouveau ministre de la Culture, Abdou Latif Coulibaly, un ancien journaliste et un homme cultivé. Avec lui, nous avons l'espoir qu'enfin le gouvernement sénégalais soutienne l'école." Nul doute que quand Germaine Acogny sera à Bruxelles, elle ne manquera pas de passer par la Grand-Place pour caresser le bras de t'Serclaes...