"Quand j'ai commencé à travailler avec eux, ils n'étaient pas capables de se regarder, ils n'avaient pas conscience de leur corps dans l'espace, ils en étaient presque à s'excuser d'être dans un studio de danse avec moi", raconte le chorégraphe Ismael Mouaraki à propos de D-Complex, le spectacle qu'il a monté avec de jeunes talents de la MJ Jeunesse et Culture à Saint-Servais, présenté à la première Semaine Hip-Hop organisée au Théâtre de Namur et aux Abattoirs de Bomel (avec aussi Hashtag 2.0 du Pockemon Crew, des expos photos, des soirées DJ...), et au Festival Lezarts Danses Urbaines (avec la compagnie sénégalaise La Mer Noire, les Néerlandais du Ghetto Funk Collective, le duo français Mazel Freten...), qui s'installe pour la première fois au KVS à Bruxelles. Mon point de départ pour D-Complex, c'était eux, ces danseurs amateurs: comment prendre des individus à l'état brut et leur faire comprendre qu'ils ont leur place parce qu'ils ont des choses à dire."
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"Quand j'ai commencé à travailler avec eux, ils n'étaient pas capables de se regarder, ils n'avaient pas conscience de leur corps dans l'espace, ils en étaient presque à s'excuser d'être dans un studio de danse avec moi", raconte le chorégraphe Ismael Mouaraki à propos de D-Complex, le spectacle qu'il a monté avec de jeunes talents de la MJ Jeunesse et Culture à Saint-Servais, présenté à la première Semaine Hip-Hop organisée au Théâtre de Namur et aux Abattoirs de Bomel (avec aussi Hashtag 2.0 du Pockemon Crew, des expos photos, des soirées DJ...), et au Festival Lezarts Danses Urbaines (avec la compagnie sénégalaise La Mer Noire, les Néerlandais du Ghetto Funk Collective, le duo français Mazel Freten...), qui s'installe pour la première fois au KVS à Bruxelles. Mon point de départ pour D-Complex, c'était eux, ces danseurs amateurs: comment prendre des individus à l'état brut et leur faire comprendre qu'ils ont leur place parce qu'ils ont des choses à dire." Avec ce projet où des danseurs passent de la rue à la scène, Ismael Mouaraki reproduit ce qu'il a lui-même vécu, adolescent français d'origine marocaine vivant à Nancy, quand Dominique Répécaud, le directeur du Centre culturel André Malraux, sur l'esplanade duquel il avait l'habitude de s'entraîner avec d'autres danseurs de hip-hop, est venu les trouver. "Il nous a proposé de nous ouvrir la porte de son lieu et de travailler avec un chorégraphe contemporain, pour qu'on "voie autre chose". Ça a été la clé." Ismael collabore d'abord avec Xavier Lot, puis avec Philippe Decouflé, Hélène Blackburn... et fonde sa propre compagnie avant de s'installer à Montréal, où il réside toujours. "Pour moi, la danse hip-hop a été comme la première prise en escalade. Je me suis agrippé à ça, ça a été le début de mon intégration sociale", poursuit-il. La danse induit une autre façon de voir ton corps, pour toi-même mais aussi pour les autres. Alors tu n'es plus un "sale Arabe", tu es un jeune talentueux. On sent qu'on peut avoir une personnalité, une identité reconnue."La danse comme planche de salut: c'est une image qui revient souvent dans la bouche de ceux qui pratiquent les "danses urbaines". Et ce depuis les origines. C'est qu'il n'est pas tout rose, le berceau de la culture hip-hop. Elle voit le jour à New York, dans les années 70, au moment où la ville est minée par la crise économique et rongée par la ségrégation. Dans le Bronx en particulier, quartier déshérité s'il en est, peuplé en grande majorité d'Hispaniques et d'Afro-Américains, les affrontements entre gangs font régulièrement des victimes. "Beaucoup de nos amis, de nos grands frères, de nos cousins allaient en prison, étaient accros à l'héro. Nous on ne voulait pas ça. Les meurtres devaient s'arrêter, raconte Doze Green, membre du légendaire Rock Steady Crew dans la websérie d'Arte BBoys - Une histoire du break. C'est là où Bambaataa, Flash et les autres se sont unis. Et toutes les bandes du Bronx se sont retrouvées pour former la famille du hip-hop." "On était pauvres, on n'attendait pas grand-chose de la vie. Ça nous a donné la vie. Ça nous a donné l'occasion de nous réunir, de construire des ponts entre les différentes communautés", renchérit Crazy Legs, autre pilier du légendaire crew new-yorkais. "Peace, Love, Unity and Having Fun": tel est le slogan de la Zulu Nation, fondée par le DJ Afrika Bambaataa, pionnier du hip-hop. Mais si les beats ont pris la place des armes dans le Bronx, la rivalité n'a pas disparu pour autant des dancefloors, comme en attestent le principe et le terme même de "battle". Ici la danse est un affrontement, une bataille. Et pour triompher de son adversaire, il faut surprendre, en réinventant constamment les mouvements, en les poussant plus loin. Les breakers de New York ont goulûment puisé dans les films de kung-fu, dans les pas de James Brown, chez les danseurs de funk, de mambo, de salsa, dans les figures de la capoeira, dans l'esthétique des robots et même chez le mime Marceau. Tout est bon pour se démarquer, pour devenir quelqu'un. "La première fois que j'ai fait un backspin super rapide, ça a été la première fois qu'on me reconnaissait en tant qu'individu", se souvient encore Crazy Legs dans BBoys. Quand la France découvre le hip-hop dans les années 80, notamment grâce aux émissions radio et télé de Sidney, le terreau est fertile pour qu'il s'y implante durablement, les cités HLM des métropoles de l'Hexagone partageant bien des points communs avec les ghettos de New York. Et dans les années 90, des chorégraphes contemporains et des directeurs d'institution commencent à s'y intéresser de près. "J'ai tout de suite été frappé par ce qui émanait de ces danseurs, leur incroyable fraîcheur, leur plaisir et leur envie de danser. Ce n'est pas tant leur technique qui m'a séduit, que leur façon de danser pour exister, se souvient dans une interview au journal La Croix Olivier Meyer, directeur du Théâtre Jean Vilar à Suresnes (Hauts-de-Seine) depuis 1990. Cette façon de danser, violente, rapide, virtuose et acrobatique ouvre une nouvelle page dans l'Histoire de la danse." Olivier Meyer a lancé en 1993 le festival Suresnes Cités Danse, qui a dès le début jeté des ponts entre danses de rue et danse "de scène". On y a très vite retrouvé la compagnie Accrorap, fondée par le Lyonnais Kader Attou, aujourd'hui directeur du Centre Chorégraphique National de La Rochelle, et la compagnie Käfig de Mourad Merzouki, autre Lyonnais, à la tête depuis 2009 du Centre chorégraphique national de Créteil (1). Deux nominations symboliques d'une reconnaissance officielle. En Belgique aussi, la pollinisation croisée entre danses urbaines et danse contemporaine a été féconde. On pense à Sidi Larbi Cherkaoui invitant le breakeur allemand Patrick "Twoface" Seebacher pour créer Fractus V, à Wim Vandekeybus intégrant le Molenbeekois Yassine Mrabtifi au casting de Talk to the Demon, à l'Opéra royal de Wallonie présentant en 2013 HipOrgue, la rencontre entre des danseurs de rue et le répertoire classique de l'orgue... Hendrick Ntela, jeune Verviétoise d'origine congolaise et angolaise, a participé à cette dernière aventure. Sa spécialité à elle, c'est le krump, style né dans les années 90 au milieu des gangs de South Central à Los Angeles. "Ce qui m'a touchée, c'est que tu dois vraiment te mettre à nu, tu ne peux pas mentir, ça vient de ton coeur, explique-t-elle, déclarant aussi apprécier particulièrement le côté spirituel du krump, acronyme de Kingdom Radically Uplifted Mighty Praise, "élévation du royaume par le puissant éloge". "On va puiser l'énergie du sol pour l'envoyer vers le ciel, en repoussant ses limites." Membre du collectif liégeois BBF mais aussi du crew 100 % féminin One Nation, Hendrick Ntela, qui vient tout juste de remporter l'European Buck Session à Düsseldorf dans la catégorie "Krump vs X", sera doublement présente au Festival Lezarts Danses Urbaines au KVS, avec le collectif Be Fries mais aussi avec son premier spectacle en tant que chorégraphe: To be a slave, comprenant huit danseurs, un slammeur et trois musiciens. "J'étais une fille super timide, je faisais trop attention à ce que les gens pouvaient penser de moi. Avec le krump, j'ai pris confiance. La danse m'a permis de devenir moi", conclut-elle. Encore une belle histoire, à découvrir sur scène.