Adapter Opening Night pour le théâtre est déjà en soi une mise en abyme capable de donner le tournis. Le film de John Cassavetes sorti en 1977, lui-même inspiré d'une pièce de John Cromwell, mettait en effet en scène Gena Rowlands, épouse et complice du réalisateur, dans la peau de Myrtle Gordon, une actrice se débattant avec le rôle qu'elle est en train de répéter dans la pièce The Second Woman. Soit une pièce de théâtre qui reprend un film où il s'agit d'une pièce de théâtre.

"C'est comme si j'avais perdu la réalité de la réalité", déclare Myrtle. Pendant quelques secondes, le visage d'Isabelle Adjani incarnant la comédienne, filmé et projeté en direct sur le grand écran au centre du décor et qui s'y voit ainsi démultiplié, traduit cet enchâssement complexe. Car le jeune metteur en scène français Cyril Teste se montre ici fidèle au procédé qui a fait sa réputation: une "performance filmique", où le théâtre capté par la caméra s'hybride de cinéma, comme chez nous dans le Kiss & Cry de Jaco Van Dormael et Michèle Anne De Mey ou Tristesses d'Anne-Cécile Vandalem.

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Le procédé se justifie complètement. Outre son renvoi à la source filmique du spectacle, il permet de zoomer sur certains détails, de faire apparaître le paysage urbain et le fantôme d'une jeune admiratrice décédée, mais surtout, de montrer ce qui se passe dans les coulisses du théâtre, tout en gardant ces dernières à leur place. Comme dans le film, mais en utilisant ici le réel, tout ce qui est habituellement caché -le metteur en scène (Morgan Lloyd Sicard), les régisseurs, la maquilleuse et... le public- se retrouve mis dans la lumière en même temps que la lutte de Myrtle hors des feux de la rampe pour appréhender le personnage de Virginia, femme qui se laisse maltraiter -"les actrices se font gifler, c'est la tradition", lance Frédéric Pierrot, dans le rôle de Maurice, son partenaire de scène (Cassavetes dans le film)- qu'elle ne comprend pas, qui ne lui ressemble pas et qui est en train de la détruire, l'alcool-bouée de sauvetage provoquant en prime tout le contraire de son effet espéré de remontant.

Est-ce parce que le contenu du film a été fortement condensé (évacuant notamment le personnage de l'autrice de la pièce, jouée par Joan Blondell), à cause de la distance scène-salle ou parce qu'Isabelle Adjani semble se cacher (derrière des lunettes, une voilette noire, ses cheveux) plutôt que s'affirmer, l'ensemble, bien que techniquement impeccable et audacieux dans ses transitions et ses superpositions, manque de souffle, de tension. Là où Gena Rowlands mettait toute sa rage à se débattre devant la caméra impitoyable de Cassavetes, Isabelle Adjani donne l'impression de se livrer tout en se préservant. Peut-être pour tenir dans la durée un rôle potentiellement épuisant. Car telle est la dure loi du théâtre, dont Rowlands ne devait pas tenir compte: chaque soir, tout recommence.

Opening Night: jusqu'au 2 mars au Théâtre de Namur, www.theatredenamur.be