Comment continuer après la perte soudaine d'un être cher? Faut-il entretenir le souvenir et la peine qui va avec ("Je garde!") ou vaut-il mieux décharger sa mémoire pour aller de l'avant le coeur plus léger ("Je donne!") ? C'est cette question que soulève Caroline Guiela Nguyen dans Fraternité, production colossale (scénographie massive avec création vidéo intégrée, treize interprètes sur scène) créée à Avignon l'été dernier et actuellement de passage chez nous (lire aussi l'article du Vif).

Le deuil, particulièrement face au décès d'un enfant, soit la mort qui semble la plus contraire au cycle de la vie, est un sujet casse-gueule, les sables mouvants de l'excès de pathos n'étant jamais très loin. Sur le même thème, Mohamed El Khatib évitait l'écueil dans C'est la vie (vu cet été à Namur) en livrant le témoignage de deux comédiens personnellement concernés, et creusant ainsi sa voie de la performance documentaire. Caroline Guiela Nguyen choisit elle la fiction totale et projette l'humanité dans un futur proche où, pendant l'obscurité d'une éclipse, la moitié de la population mondiale s'est mystérieusement volatilisée.

Fraternité, Christophe Raynaud de Lage
Fraternité © Christophe Raynaud de Lage

Comme dans la série The Leftovers, dont elle partage les prémices, Fraternité ne s'attarde pas sur la disparition elle-même ou sur ses explications, mais sur ce qui a suivi, en concentrant l'action dans un Centre de Soin (mot-pivot depuis le début de la pandémie) et de Consolation, sorte d'association de soutien qui organise des workshops et des groupes de parole, livre des repas à domicile ou permet aux bénéficiaires d'envoyer des messages aux disparus.

Dans son huis clos aux déploiements volontiers poétiques, Caroline Guiela Nguyen réunit une dizaine de comédiens aux origines et aux langues diverses, dont des comédiens amateurs, afin que ce qui se passe sur scène constitue un reflet plus fidèle -dans les corps mais aussi dans le langage- que de coutume de la vraie vie (procédé et cheval de bataille présents aussi chez Mohamed El Khatib). Ce casting audacieux parvient à trouver l'harmonie, à laisser sa place à chaque personnalité et même à distiller des touches d'humour naissant de rapprochements inattendus. Mais malgré ces qualités, Fraternité ne parvient paradoxalement pas à toucher vraiment au coeur. Est-ce à cause de la froideur de son esthétique d'anticipation ? De la taille imposante de son dispositif ? Est-ce par une sorte de réflexe de protection face à une accumulation de peine sur scène dans un moment où la réalité est en soi déjà bien anxiogène? Toujours est-il que l'on se sent étrangement éloignés de ces soeurs et frères submergés par le chagrin.

Fraternité, conte fantastique: Jusqu'au 11 décembre au Théâtre National à Bruxelles, du 15 au 18 décembre au Théâtre de Liège.

Comment continuer après la perte soudaine d'un être cher? Faut-il entretenir le souvenir et la peine qui va avec ("Je garde!") ou vaut-il mieux décharger sa mémoire pour aller de l'avant le coeur plus léger ("Je donne!") ? C'est cette question que soulève Caroline Guiela Nguyen dans Fraternité, production colossale (scénographie massive avec création vidéo intégrée, treize interprètes sur scène) créée à Avignon l'été dernier et actuellement de passage chez nous (lire aussi l'article du Vif).Le deuil, particulièrement face au décès d'un enfant, soit la mort qui semble la plus contraire au cycle de la vie, est un sujet casse-gueule, les sables mouvants de l'excès de pathos n'étant jamais très loin. Sur le même thème, Mohamed El Khatib évitait l'écueil dans C'est la vie (vu cet été à Namur) en livrant le témoignage de deux comédiens personnellement concernés, et creusant ainsi sa voie de la performance documentaire. Caroline Guiela Nguyen choisit elle la fiction totale et projette l'humanité dans un futur proche où, pendant l'obscurité d'une éclipse, la moitié de la population mondiale s'est mystérieusement volatilisée. Comme dans la série The Leftovers, dont elle partage les prémices, Fraternité ne s'attarde pas sur la disparition elle-même ou sur ses explications, mais sur ce qui a suivi, en concentrant l'action dans un Centre de Soin (mot-pivot depuis le début de la pandémie) et de Consolation, sorte d'association de soutien qui organise des workshops et des groupes de parole, livre des repas à domicile ou permet aux bénéficiaires d'envoyer des messages aux disparus.Dans son huis clos aux déploiements volontiers poétiques, Caroline Guiela Nguyen réunit une dizaine de comédiens aux origines et aux langues diverses, dont des comédiens amateurs, afin que ce qui se passe sur scène constitue un reflet plus fidèle -dans les corps mais aussi dans le langage- que de coutume de la vraie vie (procédé et cheval de bataille présents aussi chez Mohamed El Khatib). Ce casting audacieux parvient à trouver l'harmonie, à laisser sa place à chaque personnalité et même à distiller des touches d'humour naissant de rapprochements inattendus. Mais malgré ces qualités, Fraternité ne parvient paradoxalement pas à toucher vraiment au coeur. Est-ce à cause de la froideur de son esthétique d'anticipation ? De la taille imposante de son dispositif ? Est-ce par une sorte de réflexe de protection face à une accumulation de peine sur scène dans un moment où la réalité est en soi déjà bien anxiogène? Toujours est-il que l'on se sent étrangement éloignés de ces soeurs et frères submergés par le chagrin.