Avec Romeo Castellucci, on sait qu'il faut s'attendre à l'imprévisible, tant le plasticien et metteur en scène italien aime frapper là où on ne l'attend pas, toucher à l'intouchable, relire radicalement. Pour la dernière étape de son automne bruxellois, après La Monnaie et Bozar, c'est au Kanal qu'il s'installait pour une performance intitulée La Vita Nuova, titre piqué à la première oeuvre de Dante Alighieri, écrite bien avant La Divine Comédie (elle aussi adaptée par Castellucci en un triptyque qui aura marqué les mémoires).

L'ancien garage Citroën transformé en centre d'art contemporain aura servi d'inspiration à cet ovni démarrant dans la pénombre par une ascension du public sur le plan incliné qui mène à l'étage. Pas de sièges, pas de gradins, les spectateurs s'installent sous la verrière, dans la partie de l'ancien car-wash simplement délimitée à leur intention par du tape au sol. En face, un cimetière de voitures, âmes bâchées de la vie qui animait autrefois les lieux. Sur une bande-sonore (signée Scott Gibbons, complice de longue date) mêlant bruits d'insectes, chants d'oiseaux et grondements sourds jaillissent cinq hommes, d'origine africaine, vêtus de blanc, perchés sur des chaussures à talons. Des acteurs non-professionnels recrutés à Bruxelles par il Maestro. Leurs longs bâtons évoquent des bergers, ou plutôt des "pasteurs", car très vite, un sentiment de religiosité se dégage de leurs mouvements solennels. Leurs aubes parées de paons en strass rappellent aussi les choeurs de gospel, et leur dévotion expressive.

Au milieu de ce centre automobile devenu sanctuaire de l'art, Castellucci fait resurgir ce qui constitue la source même de l'art, et que l'art semble avoir oubliée: le sacré. Dans ce rituel fabriqué de toutes pièces, une des voitures sera retournée à mains nues, dans un geste lourd de sens, faisant écho à ce qui se passait quelques heures plus tôt à Bruxelles, en cette journée agitée par les "Gilets jaunes". Lorsque la masse de métal se renverse sur le flanc, puis sur le toit, tous les spectateurs peuvent sentir physiquement son poids entrant à nouveau en contact avec le sol. De retournement en retournement, la voiture s'avance, menaçante, vers le public, puis, pivotée, sert d'ostensoir à un buste antique, ensuite à un crâne, ensuite à un filet d'oranges qui seront sacrifiées à l'automobile.

Dans une seconde partie, moins forte, se déroule un long prêche (écrit par Claudia Castellucci, soeur de Romeo et co-fondatrice de sa compagnie) où il sera question du visage des morts, de "l'origine archaïque des moteurs, bien antérieure à l'industrie automobile", du hiatus entre art et artisanat et de "la parabole de la voiture renversée" qui "même si son moteur est allumé, ne va nulle part". Un sermon accompagné par une procession d'objets "décoratifs", caniches en porcelaine et tapisserie ancienne étant portés comme des reliques, dans une célébration du kitsch à rapprocher de Jeff Koons (sa série Banality, par exemple).

Toujours surprenant dans sa façon de créer des images qui n'existent pas, à base de collisions brutales, Romeo Castellucci s'amuse à démolir l'art dans son propre temple ("Les expositions internationales d'art contemporain sont fréquentées par des centaines de milliers d'artistes qui ne parviennent pas à exposer"), posant en passant la question de son utilité et se positionnant en faveur de l'ornement, de la décoration qui, comme il le disait lors de sa conférence de presse, "répond immédiatement à l'exigence de rendre la vie plus belle". Un socle pour construire une vie nouvelle?

La Vita Nuova: Jusqu'au 3 décembre au Kanal à Bruxelles, www.kanal.brussels