Ce n'est pas la première fois que Philippe Sireuil se frotte à l'oeuvre de Sartre, il nous avait offert voici quelques saisons une très belle mise en scène des Mains sales. Le directeur du Théâtre des Martyrs a jeté cette fois son dévolu sur La Putain respectueuse, dont la publication au mitan des années 40 vaut à Sartre d'injustes accusations d'anti-américanisme, alors qu'il y dénonce les ressorts des comportements racistes encore à l'oeuvre outre-Atlantique.
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Ce n'est pas la première fois que Philippe Sireuil se frotte à l'oeuvre de Sartre, il nous avait offert voici quelques saisons une très belle mise en scène des Mains sales. Le directeur du Théâtre des Martyrs a jeté cette fois son dévolu sur La Putain respectueuse, dont la publication au mitan des années 40 vaut à Sartre d'injustes accusations d'anti-américanisme, alors qu'il y dénonce les ressorts des comportements racistes encore à l'oeuvre outre-Atlantique. Et pour cause, l'histoire met en présence une prostituée, nouvellement arrivée dans une petite ville du sud des États-Unis, à laquelle est donné le choix. Soit elle soutient le témoignage d'un homme noir en fuite après avoir été impliquée dans une rixe à bord d'un train, son compagnon de voyage ayant été tué par un blanc ivre et arrêté par la police. Soit elle accepte de changer sa version des faits en faveur dudit agresseur, dont elle fut aussi la victime des avances appuyées, et d'accuser de viol le fugitif précité. Sous la menace de son amant régulier, cousin de l'accusé, et de son sénateur de père, ses tergiversations conduisent au lynchage d'un innocent et à des tensions raciales sinistres. Typiquement sartrienne, la pièce renvoie à la logique discriminatoire et en appelle à un certain sens de la justice résidant en chacun de nous.Avec sa Putain irrespectueuse, Jean-Marie Piemme prolonge, à la demande du metteur en scène, faire résonner cette sensation de justice non rendue. On retrouve Lizzie dans une belle villa, toujours avec le fils du sénateur. Mais la voilà hantée par la victime noire qu'elle pensait avoir oubliée. Le fantôme la renvoie au mensonge sur lequel elle a bâti sa vie dorée et vient perturber l'équilibre de façade d'un trio qui à travers ses propres trahisons court à sa perte. Une chute que, tel un messager de la mort, l'anonyme noir semble annoncer.Une fiction loin des sirènesBerdine Nusselder porte en nuance le poids du dilemme auquel elle est confrontée. Thierry Hellin campe tout en cynisme le sénateur vicieux. Vertige de la chute et tensions intimes traversent ce diptyque que Philippe Sireuil habille de sa patte tentant aussi d'y insuffler une étrangeté fantomatique. Les deux parties sont jointes par un retentissant Strange Fruit interprété avec coffre par Priscilla Addade, qui revêt aussi les habits de la victime. Cette dernière souffle son prénom au terme de sa vengeance, brisant l'anonymat du personnage laissé comme "nègre 1" par Sartre. Ce sont là les symboles d'une démonstration porteuse d'un message antiraciste toujours essentiel, mais la version Piemme nous semble un peu courte dans sa volonté de redonner plus de place au personnage noir qui appuie sur ses arguments moraux avec insistance. La démarche artistique détonne avec l'appel lancé par la diversité - entendez "non-blanche"- à se réapproprier la parole sur la scène théâtrale. Dans sa non-note d'intention (sic), Philippe Sireuil assume le choix de la fiction restant à l'écart de l'actualité et du réel "en laissant aux spectateurs le soin de faire eux aussi leur boulot de spectateur, sans chercher à m'indigner, ni à hystériser mes engagements sous les projecteurs, entre cour et jardin". Au public averti de conclure si c'est cette version qu'il souhaite apprécier aujourd'hui.