C'était le vendredi 23 octobre. Jour de nouvelles mesures corona. Mais aussi jour de première mondiale pour Mailles, la nouvelle création de la chorégraphe originaire du Rwanda (qu'elle a quitté à 12 ans en 1994, année du génocide) et installée en France Dorothée Munyaneza, après trois semaines de résidence aux Écuries de Charleroi Danse.
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C'était le vendredi 23 octobre. Jour de nouvelles mesures corona. Mais aussi jour de première mondiale pour Mailles, la nouvelle création de la chorégraphe originaire du Rwanda (qu'elle a quitté à 12 ans en 1994, année du génocide) et installée en France Dorothée Munyaneza, après trois semaines de résidence aux Écuries de Charleroi Danse. Que le spectacle ait pu voir le jour est déjà, vu le contexte, un petit miracle. Une gageure en effet que de réunir à ses côtés en ces temps troublés -dans une équipe remaniée, puisqu'il a fallu renoncer à une artiste venant de Chicago et à une autre du Brésil- une danseuse flamenco d'origines jamaïcaines et ghanéennes installée à Séville (Yinka Esi Graves), une performeuse haïtienne (Ife Day), une poétesse d'origine somalienne basée à Bristol (Asmaa Jama), une danseuse néerlandaise née en Éthiopie (Elsa Mulder) et une autre, doyenne du groupe, d'origine rwandaise elle aussi, mais née au Burundi et vivant en France (Nido Uwera). Un casting 100% féminin donc, et 100% africain ou afro-descendant, composition suffisamment rare sur nos scènes que pour être soulignée -comme c'était le cas en début d'année dans Dear Winnie, monté au KVS, sauf que le projet était là piloté par un homme, Junior Mthombeni. Ajoutez à cela le fait qu'une des interprètes a été testée positive asymptomatique à peine la résidence commencée et on pourra imaginer la souplesse et la volonté nécessaires pour mener cette création à bien. Dans la pénombre, Mailles commence par un son. Une cloche, puis une autre, puis une autre encore. Une petite symphonie de cloches que chacune des femmes manipule dans son coin et à sa façon, secouées, roulées, tapées contre les chaussures, frappées au sol. Des cloches comme un signal de rassemblement. Ou des cloches pour faire savoir où on est même quand on est perdu, pour maintenir la cohésion d'un groupe dispersé et en mouvement. En transhumance. Cette image du déplacement forcé résonne avec celle de l'enfant-mangrove, revenant dans le texte scandé avec force et détermination par Asmaa Jama. "Je me sens orpheline de terre", "enracinée nulle part mais capable de prendre racine partout". S'il y a des moments lumineux, comme ces instants de chant polyphonique emmené par la chorégraphe elle-même, la tonalité générale de Mailles est sombre, douloureuse. De l'harmonie initiale, on s'enfonce au fur et à mesure aux niveaux sonore et langagier vers la dissonance et la déstructuration, jusqu'au dérangeant, à l'inconfortable. Et si des échos s'établissent entre les corps, notamment à travers les costumes qui mêlent orange fluo et bleu profond signés Stéphanie Coudert, la danse est le plus souvent solitaire, juxtaposant les solos, pour arriver, vers la fin et très brièvement, à la joie de vibrer ensemble. Au final, et paradoxalement par rapport à son titre, Mailles laisse un sentiment d'éclatement trop prononcé, qui s'atténuera peut-être au fil des représentations et de la connivence grandissante.