Cela aurait pu être professoral, académique. Une "conférence théâtrale et musicale" intitulée Éloge de l'altérité aurait de quoi laisser dubitatifs les allergiques à la forme conférencière vue et revue au théâtre ou les rétifs au théâtre "prise de tête". Pourtant, si c'est bien au "partage d'une pensée" que nous convie Isabelle Pousseur, ce n'est pas au pupitre d'un amphithéâtre mais dans ce qui pourrait être son salon. Après tout, le théâtre Océan Nord est sa maison de théâtre, un lieu que la metteuse en scène a gardé ouvert et bien vivant malgré les vicissitudes du pouvoir subsidiant, convaincue qu'un théâtre ouvert sur la création intime, sensible, léchée avait pleinement sa place dans ce coin de Bruxelles populaire entre la bouillante et foutraque place Liedts et le quartier Louis Bertrand à Schaerbeek.
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Cela aurait pu être professoral, académique. Une "conférence théâtrale et musicale" intitulée Éloge de l'altérité aurait de quoi laisser dubitatifs les allergiques à la forme conférencière vue et revue au théâtre ou les rétifs au théâtre "prise de tête". Pourtant, si c'est bien au "partage d'une pensée" que nous convie Isabelle Pousseur, ce n'est pas au pupitre d'un amphithéâtre mais dans ce qui pourrait être son salon. Après tout, le théâtre Océan Nord est sa maison de théâtre, un lieu que la metteuse en scène a gardé ouvert et bien vivant malgré les vicissitudes du pouvoir subsidiant, convaincue qu'un théâtre ouvert sur la création intime, sensible, léchée avait pleinement sa place dans ce coin de Bruxelles populaire entre la bouillante et foutraque place Liedts et le quartier Louis Bertrand à Schaerbeek.C'est donc dans un salon -cosy- de circonstance que vont se dérouler une série d'entretiens menés par Bogdan Kikena avec l'hôtesse du jour. Au fil de leur conversation complice, ils s'engagent à passer en revue les multiples altérités rencontrées par un(e) metteur(e) en scène dans son travail. Pour celle qui nous reçoit, "le metteur en scène n'est rien sans les autres", ces rencontres multiples: avec un auteur -à travers le texte mais aussi son vécu, sa biographie-, avec des comédiens -leur jeu, leur expérience, altérité "sans laquelle rien ne se passe"-, avec des personnages -leur histoire, leur inconscient- et, enfin, avec les spectateurs, confrontation ultime. De ce point de départ très théorique, Isabelle Pousseur va partir de ses souvenirs de travail, de ses lectures (Gilles Deleuze, Baptiste Morizot...) pour illustrer ce théâtre qui consiste "à faire coexister ses altérités". Et de nous replacer, nous spectateurs, dans les coulisses de la création, mais plus encore dans l'arrière-cuisine de sa réflexion, son besoin de temps, nous rappelant au passage combien la mise en scène est une aventure humaine complexe, affective, violente parfois, enrichissante toujours. Pédagogue enrichie de ses voyages théâtraux en terres africaines, celle qui se retrouve exceptionnellement cette fois sur scène se fait passeuse d'une réflexion riche sur l'art du jeu et de se mettre en jeu.En musique et complicitéMais Isabelle Pousseur ne serait pas la metteuse en scène de talent qu'on connaît si elle ne réussissait pas à ponctuer cette discussion de pointes d'humour, de faux imprévus. Mélomane avertie, elle confie au pianiste Jean-Luc Plouvier, qui du jazz de Monk aux études de Philip Glass, en passant par Bach, Vivaldi ou Schumann, la tâche de ponctuer avec délicatesse et complicité la démonstration. Et que serait le théâtre sans les acteurs; tour à tour animateurs, observateurs, lecteurs et illustrateurs (via les mots de Bernard-Marie Koltès ou Vassili Grossman) de ce qui se dit, Chloé Winkel, Paul Camus et Francesco Italiano sont ici les passeurs d'une démonstration par l'exemple, nous ramenant au principe de l'interprétation. Car ici, tout se joue tout autant que tout se partage. Et lorsque tout semble se passer comme annoncé, il y a toujours cette surprise qui jaillit, à l'instar de l'ultime tableau de cette passionnante traversée de trois heures (avec entracte) qui nous recentre sur le vécu d'une grande dame de théâtre, ses doutes, ses craintes. Il nous rappelle aussi combien le théâtre, derrière tout l'amour qu'on porte aux mots et aux textes, est un investissement du corps, capricieux, imprévisible. Spectacle chaleureux, intelligent, passionnant -qui fera date dans l'histoire du théâtre francophone belge-, cet Éloge de l'altérité nous réunit autour d'un amour de la scène et de ces incroyables expériences humaines que sont la rencontre et le partage.