Cet été, le Covid a contraint les compagnies de théâtre à une sorte de retour vers le passé. Une économie de moyens, des spectacles en extérieur, donnés sur une scène modeste souvent installée dans un espace public plus ou moins circonscrit pour l'occasion. Comme jadis, il faut réussir à capter l'attention de l'assistance malgré le passage des badauds ou des trains, les moteurs de mobylette, les camionnettes qui se garent et les téléviseurs allumés chez les voisins qui -il fait chaud!- ont laissé leur fenêtre ouverte. A posteriori, il fallait bien du courage aux artistes pour répondre à l'injonction ministéri...

Cet été, le Covid a contraint les compagnies de théâtre à une sorte de retour vers le passé. Une économie de moyens, des spectacles en extérieur, donnés sur une scène modeste souvent installée dans un espace public plus ou moins circonscrit pour l'occasion. Comme jadis, il faut réussir à capter l'attention de l'assistance malgré le passage des badauds ou des trains, les moteurs de mobylette, les camionnettes qui se garent et les téléviseurs allumés chez les voisins qui -il fait chaud!- ont laissé leur fenêtre ouverte. A posteriori, il fallait bien du courage aux artistes pour répondre à l'injonction ministérielle de "se réinventer".Emmanuel Dekoninck et Gaël Soudron font partie de ces audacieux qui ont relevé le défi et sont partis sur les routes pour continuer leur métier malgré la pandémie, en faisant sortir leur duo Le Prince de Danemark de son contexte scolaire initial pour l'offrir au "tout public". Avec un rideau de velours rouge, un crâne sombre et un couteau comme seules armes, ils proposent une version méta particulièrement vertigineuse de Hamlet.Le principe du spectacle est le même que celui de Matrix, le blockbuster des Wachowski où Keanu Reeves bastonnait en lunettes noires et manteau de cuir (paraît d'ailleurs qu'il va y avoir un 4): un jeune ingénu est initié par un sage à une réalité qu'il ignorait jusqu'alors et découvre brutalement sa vraie condition et la mission qui lui incombe, avec à la clé sa liberté à conquérir. Ici, Neo, c'est Hamlet, le prince de Danemark, et Morpheus (Laurence Fishburne, avec sa pilule bleue et sa pilule rouge), c'est Horatio, ami loyal d'Hamlet et seul survivant de la tragédie. Ajoutez à ce choc l'argument du chef-d'oeuvre pirandellien Six personnages en quête d'auteur -des personnages conscients de leur propre nature débarquant sur scène- et vous aurez une petite idée de l'enchevêtrement de niveaux de réalité auquel les spectateurs sont conviés. Si Le Prince de Danemark synthétise fidèlement Hamlet, intégrant au fur et à mesure au résumé de plus en plus de répliques originales, la première partie du spectacle se donne comme noble mission de démontrer le pourquoi du théâtre par rapport au sens de nos existences, abordant au passage le rôle des religions et les mécanismes de la publicité et de la société de consommation. Avec notamment cette sentence implacable: "le théâtre, en disant je mens, dit la vérité".Ce solide cahier des charges serait peut-être indigeste si les deux comédiens n'empruntaient pour le remplir la voie de l'humour. Hamlet se fait ici Auguste, le clown au nez rouge qui ne comprend jamais rien, tandis qu'Horatio est le clown blanc, garant du sérieux et révélateur de la vérité. Leurs échanges, incluant à l'occasion le public, relèvent de la mécanique soigneusement huilée. De la belle ouvrage.