Pour clôturer sa trilogie sur la chute des utopies entamée avec Tristesses et Arctique, Anne-Cécile Vandalem avait trouvé une matière en or: l'hallucinant documentaire Braguino, de Clément Cogitore, sorti en 2007, sur deux familles (la parole n'est laissée qu'à une des deux, l'autre restant muette et lointaine) vivant complètement isolées au milieu de la forêt, à des centaines de kilomètres du moindre village, et dont les attitudes respectives face à leur environnement traduisent à merveille l...

Pour clôturer sa trilogie sur la chute des utopies entamée avec Tristesses et Arctique, Anne-Cécile Vandalem avait trouvé une matière en or: l'hallucinant documentaire Braguino, de Clément Cogitore, sorti en 2007, sur deux familles (la parole n'est laissée qu'à une des deux, l'autre restant muette et lointaine) vivant complètement isolées au milieu de la forêt, à des centaines de kilomètres du moindre village, et dont les attitudes respectives face à leur environnement traduisent à merveille la mise au pied du mur écologique de nos sociétés et la difficulté d'une transition vers une harmonie plus grande avec les autres êtres vivants. Tout en gardant à la lettre certaines paroles du documentaire, Anne-Cécile Vandalem a gonflé dans son adaptation la dimension mythologique de Braguino et a insufflé des éléments de fiction dans un texte fort (édité chez Actes Sud avec l'ensemble de la trilogie). Restait le passage à la scène.Avec l'aide d'artistes fidèles, la metteuse en scène garde ici les principes des deux volets précédents: un tournage simultané au spectacle, dont les images sont projetées sur un écran dominant le décor et qui permet de s'insinuer à l'intérieur des maisons, de capter les visages et les gestes au plus près. Un dispositif d'autant plus pertinent que, dans Braguino, l'équipe de tournage est intégrée au récit et une prouesse technique d'autant plus admirable que plusieurs enfants et même deux chiens font partie de l'équipée.Dans certaines scènes intimes ainsi filmées, dans certains regards caméra, Anne-Cécile Vandalem parvient à retrouver l'intensité de sa matière source. Mais en comparaison au documentaire et face à la promesse du texte, on éprouve une certaine déception, provoquée sans doute par l'option réaliste propre à la trilogie, qui jamais ne pourra rivaliser avec le souffle des images réelles. La nature, forcément reconstituée, sent le fake, trop étriquée pour vraiment impressionner et trop imposante pour ne pas écraser le jeu des comédiens. Et, malgré la bande-son live de Vincent Cahay et Pierre Kissling, la menace des "voisins", ici toujours hors champ, semble un peu dérisoire. Du théâtre, en somme, qui aurait gagné à faire davantage confiance à ses propres armes.