Sorti en 2016, Histoire de la violence est un roman complexe, où plusieurs récits s'enchâssent. Il y a "l'action" proprement dite, soit l'agression d'Édouard, au petit matin de Noël, par Reda, un ténébreux Kabyle qui l'a harponné en rue et que, plus candide que le héros de Voltaire, il a fait monter chez lui pour quelques heures de sexe passionné. Il y a Édouard qui raconte ce qui lui est arrivé à sa soeur Clara. Il y a sa soeur qui raconte tout ça à son mari. Et il y a Édouard qui raconte au lecteur qu'il a entendu, caché derrière la porte entrebâillée, sa soeur faisant son propre récit. Sous la plume d'Édouard Louis, le texte passe sans cesse d'un niveau à l'autre, en y mêlant en prime les versions de l'agression données à la police et au personnel soignant de l'hôpital.

Le grand maître allemand Thomas Ostermeier (lire aussi l'article) traduit cette complexité en juxtaposant sur scène les lieux, les temporalités et les points de vue. Le micro passe d'un intervenant à l'autre, un même espace se partage entre Clara, un policier tapant sur sa machine à écrire et Reda braquant son arme, dans une sorte de labyrinthe narratif où Édouard lui-même semble assister impuissant à son histoire.

Dans ce rôle, Laurenz Laufenberg joue la carte du mimétisme avec Édouard Louis, même silhouette élancée, mêmes mèches blondes, mêmes yeux clairs, même innocence juvénile. Dans la peau de Reda, Renato Schuch, né à São Paulo, convainc tout à fait, alliant douceur et rudesse, et s'avérant également, le temps des quelques intermèdes chorégraphiques, un excellent danseur. Alina Stiegler campe Clara, la soeur qui, incarnée, prend ici plus d'importance que dans le roman, donnant une belle place à ceux qui sont restés sur place, là-bas, dans le petit village du Nord, chez les péquenots, alors que Édouard, monté à la capitale, devenu un intellectuel, "a fait du chemin". Christoph Gawenda complète le quatuor de comédiens quasiment toujours présents sur scène. Il jongle entre les rôles de flic, d'infirmier, de double d'Édouard, du mari de Clara et de la mère d'Édouard, enfilant une perruque et se maquillant en live pour une prestation dont l'humour désamorce utilement la tension de l'ensemble. Un allègement bienvenu, tout comme les interactions drolatiques impossibles dans le roman, mais que permet le théâtre: Édouard allant chercher le crayon du policier pour noter une adresse à Reda ou Édouard priant sa soeur de ne pas faire capoter son coup.

© Arno Declair

Images et imaginaires

Un grand écran occupe tout le fond de l'espace de jeu (qui est plus restreint que la scène elle-même, donnant ainsi à voir la fabrication de l'illusion et les moments où les comédiens entrent et sortent de leurs rôles) et Thomas Ostermeier ne manque pas d'utiliser tout ce que la vidéo a à offrir au théâtre. Gros plans pour zoomer sur des détails qui resteraient sinon invisibles au public (des empreintes digitales par exemple), agrandissements symboliques (le visage de Reda, énorme et sombre), dessin en live, projections d'archives historiques, superpositions d'images, arrêts et retour en arrière: la grammaire éclaire le propos tout en ajoutant une couche au dédale.

Certains reprocheront peut-être au spectacle une certaine froideur, presque clinique, avec ses couleurs éteintes, son éclairage glacé et sa batterie martiale. Mais Ostermeier, n'épargnant rien à son public, est en cela tout à fait raccord avec le livre qui, à travers un traumatisme autobiographique, met en lumière toute la violence du monde. Exils forcés, racisme, homophobie, discriminations, rudesse du corps médical, stéréotypes où s'enferme la police... Et puis l'inévitable reproduction de l'ordre social. Le père de Reda comme la mère d'Édouard et Clara ont tous deux espéré offrir une vie meilleure que la leur à leurs enfants, mais ils semblent avoir échoué.

Dans ce désenchantement généralisé, le mensonge semble être "la seule arme" pour se relever. Édouard est sauvé par la possibilité de nier la réalité. Abattu, mis au tapis, il peut, la mine grave, brandir tout de même le V de la victoire. S'échapper du réel, fuir vers l'imaginaire, c'est aussi une des forces de l'art et la magie qui rend tout possible sur une scène de théâtre.

Histoire de la violence: jusqu'au 26 janvier au Théâtre National à Bruxelles, www.theatrenational.be

Sorti en 2016, Histoire de la violence est un roman complexe, où plusieurs récits s'enchâssent. Il y a "l'action" proprement dite, soit l'agression d'Édouard, au petit matin de Noël, par Reda, un ténébreux Kabyle qui l'a harponné en rue et que, plus candide que le héros de Voltaire, il a fait monter chez lui pour quelques heures de sexe passionné. Il y a Édouard qui raconte ce qui lui est arrivé à sa soeur Clara. Il y a sa soeur qui raconte tout ça à son mari. Et il y a Édouard qui raconte au lecteur qu'il a entendu, caché derrière la porte entrebâillée, sa soeur faisant son propre récit. Sous la plume d'Édouard Louis, le texte passe sans cesse d'un niveau à l'autre, en y mêlant en prime les versions de l'agression données à la police et au personnel soignant de l'hôpital. Le grand maître allemand Thomas Ostermeier (lire aussi l'article) traduit cette complexité en juxtaposant sur scène les lieux, les temporalités et les points de vue. Le micro passe d'un intervenant à l'autre, un même espace se partage entre Clara, un policier tapant sur sa machine à écrire et Reda braquant son arme, dans une sorte de labyrinthe narratif où Édouard lui-même semble assister impuissant à son histoire. Dans ce rôle, Laurenz Laufenberg joue la carte du mimétisme avec Édouard Louis, même silhouette élancée, mêmes mèches blondes, mêmes yeux clairs, même innocence juvénile. Dans la peau de Reda, Renato Schuch, né à São Paulo, convainc tout à fait, alliant douceur et rudesse, et s'avérant également, le temps des quelques intermèdes chorégraphiques, un excellent danseur. Alina Stiegler campe Clara, la soeur qui, incarnée, prend ici plus d'importance que dans le roman, donnant une belle place à ceux qui sont restés sur place, là-bas, dans le petit village du Nord, chez les péquenots, alors que Édouard, monté à la capitale, devenu un intellectuel, "a fait du chemin". Christoph Gawenda complète le quatuor de comédiens quasiment toujours présents sur scène. Il jongle entre les rôles de flic, d'infirmier, de double d'Édouard, du mari de Clara et de la mère d'Édouard, enfilant une perruque et se maquillant en live pour une prestation dont l'humour désamorce utilement la tension de l'ensemble. Un allègement bienvenu, tout comme les interactions drolatiques impossibles dans le roman, mais que permet le théâtre: Édouard allant chercher le crayon du policier pour noter une adresse à Reda ou Édouard priant sa soeur de ne pas faire capoter son coup. Un grand écran occupe tout le fond de l'espace de jeu (qui est plus restreint que la scène elle-même, donnant ainsi à voir la fabrication de l'illusion et les moments où les comédiens entrent et sortent de leurs rôles) et Thomas Ostermeier ne manque pas d'utiliser tout ce que la vidéo a à offrir au théâtre. Gros plans pour zoomer sur des détails qui resteraient sinon invisibles au public (des empreintes digitales par exemple), agrandissements symboliques (le visage de Reda, énorme et sombre), dessin en live, projections d'archives historiques, superpositions d'images, arrêts et retour en arrière: la grammaire éclaire le propos tout en ajoutant une couche au dédale. Certains reprocheront peut-être au spectacle une certaine froideur, presque clinique, avec ses couleurs éteintes, son éclairage glacé et sa batterie martiale. Mais Ostermeier, n'épargnant rien à son public, est en cela tout à fait raccord avec le livre qui, à travers un traumatisme autobiographique, met en lumière toute la violence du monde. Exils forcés, racisme, homophobie, discriminations, rudesse du corps médical, stéréotypes où s'enferme la police... Et puis l'inévitable reproduction de l'ordre social. Le père de Reda comme la mère d'Édouard et Clara ont tous deux espéré offrir une vie meilleure que la leur à leurs enfants, mais ils semblent avoir échoué. Dans ce désenchantement généralisé, le mensonge semble être "la seule arme" pour se relever. Édouard est sauvé par la possibilité de nier la réalité. Abattu, mis au tapis, il peut, la mine grave, brandir tout de même le V de la victoire. S'échapper du réel, fuir vers l'imaginaire, c'est aussi une des forces de l'art et la magie qui rend tout possible sur une scène de théâtre.