On n'avait jamais vu une ambiance pareille avant un spectacle théâtral. D'un bout à l'autre des rangées se lancent des olas. Des applaudissements éclatent de manière spontanée, dans le vide, dans l'attente. On tape des mains mais aussi des pieds. Une femme lance un chant, repris par tous: "On peut qu'mincher, les Tournaisiens sont là!"

À Tournai, la Maison de la Culture et le Hall des Sports sont situés l'un à côté de l'autre et, pour une fois, le public fréquentant d'habitude le premier a rendez-vous dans le second. Pour Stadium. Il faut dire que ce spectacle du Français Mohamed El Khatib n'a rien d'ordinaire. Ici, il n'y a pas d'acteur sur "scène", c'est une cinquantaine de supporters du RC Lens (venus en car, on a repéré la plaque française et le blason des Sang et Or) qui va briller sous les projecteurs, ou parler face caméra, via un écran surplombant une tribune.

En chair et en os ou en vidéo (les deux pour certains), on découvre ainsi Jonathan Pessimiste, capo des Tigers; Christian Champiré, le maire communiste de Grenay; Georges, porteur d'un drapeau de 12 mètres cousu à la main par sa mère pendant trois ans; Yvette, 87 ans, venue avec une bonne partie de sa descendance (dix enfants, 32 petits-enfants, 33 arrière-petits-enfants); Ludovic, ultra et président du kop Sang et Or; la Mascotte (sous les oreilles poilues et la langue pendante, il y a un vrai danseur); ou encore l'arbitre qui se fit, un jour de 1992, traiter d'"orphelin de pute".

© Yohanne Lamoulère

Stadium parle de foot, mais jamais on ne verra le moindre brin d'herbe de pelouse, ni le moindre joueur. Il n'y a même pas de ballon. Car ce qui intéresse Mohamed El Khatib, qui s'est immergé parmi les fans du club pendant deux ans, ce n'est pas le sport en soi, c'est ce qu'il y a autour. Stadium parle des liens qui unissent une famille, de transmission, de la manière dont une région jadis prospère grâce aux industries a été abandonnée sans perspective de reconversion, de la façon dont une partie de la population est passée de l'extrême gauche à l'extrême droite. Ça parle de la fierté et de la dignité de ceux qui ont vu se dérouler, en 2008 au Stade de France, une banderole infâmante, à laquelle le président Sarkozy n'a pas pris la peine de réagir.

Il y a ici du Haendel et du Vivaldi autant que du 2 Unlimited, du Bachelet aussi bien que du Sardou. Il y a beaucoup d'humour et d'amour. Mohamed El Khatib, présent sur scène pour interroger, faire passer la parole et encourager du regard, orchestre cette mise en théâtre du réel avec une belle sensibilité et une grande intelligence. Après avoir ému il y a quelques années avec le parcours de sa mère dans Finir en beauté, il reviendra dans la région début décembre, dans le cadre du festival Next, avec La Dispute, sur la parole d'enfants de parents séparés. On ne saurait que vous encourager à vous y rendre.

La Dispute: le 7 décembre au Grand Bleu à Lille, dans le cadre du festival Next, www.nextfestival.eu