Lundi 12 mars 2018. Le grand hall Horta du palais des beaux-arts, dont les escaliers mènent aux salles d'exposition, est noir de monde. Il y a des petits fours et des boissons à bulles, comme dans tout vernissage, mais aussi un grand tapis sombre déployé au centre, un trapèze à côté d'un piano à queue et un cerceau suspendu. Une foule d'artistes, de représentants politiques et d'opérateurs culturels fêtent le lancement de Focus Circus Brussels, une année de mise à l'honneur du rayonnement circassien de Bruxelles, qui coïncide ce soir-là avec l'ouverture du festival Up ! (il a fermé ses portes le 25 mars), et l'annonce, dans la foulée, de l'imminent Hopla !, dès le 9 avril .
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Lundi 12 mars 2018. Le grand hall Horta du palais des beaux-arts, dont les escaliers mènent aux salles d'exposition, est noir de monde. Il y a des petits fours et des boissons à bulles, comme dans tout vernissage, mais aussi un grand tapis sombre déployé au centre, un trapèze à côté d'un piano à queue et un cerceau suspendu. Une foule d'artistes, de représentants politiques et d'opérateurs culturels fêtent le lancement de Focus Circus Brussels, une année de mise à l'honneur du rayonnement circassien de Bruxelles, qui coïncide ce soir-là avec l'ouverture du festival Up ! (il a fermé ses portes le 25 mars), et l'annonce, dans la foulée, de l'imminent Hopla !, dès le 9 avril .De courtes prestations rythment la soirée festive. Après un duo à la roue Cyr, le tapis est investi par Alexis Rouvre. D'un geste de crocheteuse démesuré, il noue une longue corde dessinant une piste circulaire où va prendre place l'objet de son domptage : une balle immaculée. Cette technique, le jongleur originaire de Grenoble l'a mise au point en Belgique, lors de ses années à l'Esac, l'Ecole supérieure des arts du cirque longtemps installée à Auderghem et qui inaugure, ce 19 avril, sa nouvelle implantation à Anderlecht, sur le campus du Ceria. Un déménagement qui présage une ampleur grandissante pour l'aura internationale de l'école, qui attire des élèves du nord et du sud de l'Europe, mais aussi depuis l'autre côté de l'Atlantique et jusqu'à la pointe méridionale de l'Afrique. Virginie Jortay, sa directrice, estime à un tiers la proportion des diplômés de l'Esac qui restent vivre à Bruxelles après leur formation. C'est le cas d'Alexis Rouvre. " En sortant de l'école en 2009, avec mon année de préparation aux examens d'entrée en m'entraînant à l'Espace Catastrophe, cela faisait déjà quatre ans que je vivais à Bruxelles, explique-t-il. J'avais des amis ici, une copine, un numéro de sortie de l'école au point, des débuts de propositions de travail... J'ai un peu galéré mais, à Bruxelles, on peut bénéficier de colocations avec des loyers relativement bas et de toute une dynamique autour du cirque. Aujourd'hui, je continue à fréquenter l'Espace Catastrophe pour m'entraîner. Il y a aussi les Halles de Schaerbeek, la Roseraie, le Garage29... Il y a dix ans, il fallait aller en France pour trouver des lieux de résidence. Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'il y a plus de possibilités de créer ici. Peut-être pas forcément en quantité, mais dans de meilleures conditions, avec une visibilité plus large. " Autre atout de Bruxelles pour les circassiens, dans une perspective de transdisciplinarité grandissante : son statut de pôle international de danse contemporaine. " A Bruxelles, il y a toujours un stage à faire, des danseurs ou des chorégraphes à rencontrer, poursuit Alexis Rouvre. Dans Centrum Jette et la Raffinerie de Charleroi danse (NDLR : tous les deux situés à Molenbeek, NDLR) organisent des cours de danse vraiment géniaux, que beaucoup de gens dans le monde nous envient. " " Quand on est circassien, il faut pratiquer sa discipline au quotidien et, à Bruxelles, il y a beaucoup de lieux pour s'entraîner, comme l'Espace Catastrophe, qui propose en plus toute une série de formations ", pose de son côté Thomas Dechaufour, originaire de la région d'Angers, spécialiste du mât chinois, sorti de l'Esac en 2009 (même promo qu'Alexis Rouvre). Lui aussi a choisi de rester à Bruxelles, où il fait partie de la Compagnie du poivre rose. " A l'Esac, on commence en tant qu'étudiant à développer un réseau professionnel. Du coup, c'est plus simple de l'utiliser quand on se lance plutôt que de s'expatrier et de devoir en construire un nouveau. Et puis, en France, le cirque est très franco-français. Le réseau est très développé, mais guère tourné vers l'extérieur. Alors qu'à Bruxelles, vu que le marché belge est très restreint, on est forcés de s'exporter, on est très ouverts sur le reste de l'Europe, voire sur le reste du monde. " " En cirque contemporain, le futur, c'est en Flandre, pas en Belgique francophone ", affirme de son côté Claudio Stellato. Né à Milan, formé au cirque au Lido de Toulouse, il est arrivé à Bruxelles pour la danse contemporaine, un domaine où il a été interprète pendant dix ans, notamment pour la chorégraphe Karine Ponties. Il est aujourd'hui un peu amer. " Je tourne à Bruxelles et du côté flamand, mais en Wallonie, je n'ai pas de date. La seule que j'ai eue, c'était au festival des arts de la rue à Chassepierre. Les programmateurs wallons veulent des spectacles plus rigolos, et moins chers. J'ai participé au festival Propulse, vitrine annuelle destinée aux professionnels, et j'en garde un mauvais souvenir. J'y présentais un spectacle qui coûte 2 800 euros. On me disait "c'est vraiment magnifique ton travail", mais personne ne l'a programmé par la suite. Les professionnels regardent le prix de vente sur la brochure et ils choisissent en fonction de ça, ce qui fait que même si tu présentes le meilleur spectacle de Propulse, s'il coûte plus de 1 500 euros, il ne sera pas pris. Autant le dire aux compagnies... " Artiste résident aux Halles de Schaerbeek où il a créé, en 2015, le fameux La Cosa à base de manipulation de bûches, Claudio Stellato ne compte pas pour autant lâcher Bruxelles. " Cette ville m'a ouvert beaucoup de portes. Alors que je partais de rien. Au début, je posais nu à l'académie pour gagner de l'argent. Depuis plusieurs années, les Halles de Schaerbeek me soutiennent sérieusement et me donnent la liberté de faire tout ce que j'ai envie, comme j'en ai envie. J'ai vraiment carte blanche. " Tout récemment, fin mars, Claudio Stellato présentait 2, une forme d'une dizaine de minutes, au festival XS. Dans cet événement multidisciplinaire consacré au format court qu'organise le Théâtre national, le cirque se taille une part de plus en plus belle. C'est qu'ils sont de plus en plus nombreux, les théâtres de Bruxelles, à s'ouvrir aux nouvelles formes circassiennes, qui se sont depuis belle lurette émancipées des chapiteaux. " Le théâtre Marni, par exemple, propose de plus en plus de cirque, même si ce n'est pas sa discipline principale, constate Alexis Rouvre. De plus en plus de salles de spectacle programment du cirque lors du festival Up ! J'imagine que c'est de bon augure pour le futur. Il y aura peut-être plus de théâtres prêts à accueillir, soutenir, diffuser, coproduire des artistes circassiens. " En octobre 2015, l'Espace Catastrophe annonçait qu'il quitterait à terme Saint-Gilles pour s'installer dans de nouveaux locaux, trois fois plus grands, à Koekelberg. Un projet baptisé CirK. Voilà qui devrait doper davantage encore la percée d'une discipline qui souffre toujours, malgré le temps qui passe, de clichés tenaces. " Le cirque gagne en visibilité, les institutions et les écoles se développent, mais on souligne encore que nous sommes " une compagnie de cirque particulière parce que vous n'avez pas d'animaux ", constate Thomas Dechaufour. Alors que le cirque contemporain existe depuis trente ans, beaucoup de gens l'imaginent encore avec des lions et des éléphants. " Qu'il est dur de se défaire de l'attirail lié à Bouglione. La route est encore longue, mais l'enthousiasme est là, définitivement.