Le coronavirus mute mais, en réponse, la culture mute aussi. L'année dernière, le Kunstenfestivaldesarts, rendez-vous bruxellois incontournable de la création scénique, s'était "splité" en trois chapitres pour exister. En 2021, il explore de nouveau formats, de nouveaux contextes et se fait aussi estival pour une semaine en juillet (lire aussi l'encadré ci-dessous). Les contraintes de la pandémie n'empêcheront pas cette 26e édition d'être tout aussi internationale que les précédentes avec, notamment, l'invitation lancée à des artistes étrangers à relire la ville, à leur manière. Parmi les 36 projets au programme, deux prennent particulièrement Bruxelles comme décor et matière première: Chou de Chassol et Le public/Het public de Mariano Pensotti, le premier pour un concert diffusé depuis l'Ancienne Belgique et le second pour un film dont le coeur bat au Théâtre des Martyrs. Points commun des deux artistes: Bruxelles ne leur est pas inconnue et le projet pour le Kunsten s'inscrit dans une démarche à plus long terme.
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Le coronavirus mute mais, en réponse, la culture mute aussi. L'année dernière, le Kunstenfestivaldesarts, rendez-vous bruxellois incontournable de la création scénique, s'était "splité" en trois chapitres pour exister. En 2021, il explore de nouveau formats, de nouveaux contextes et se fait aussi estival pour une semaine en juillet (lire aussi l'encadré ci-dessous). Les contraintes de la pandémie n'empêcheront pas cette 26e édition d'être tout aussi internationale que les précédentes avec, notamment, l'invitation lancée à des artistes étrangers à relire la ville, à leur manière. Parmi les 36 projets au programme, deux prennent particulièrement Bruxelles comme décor et matière première: Chou de Chassol et Le public/Het public de Mariano Pensotti, le premier pour un concert diffusé depuis l'Ancienne Belgique et le second pour un film dont le coeur bat au Théâtre des Martyrs. Points commun des deux artistes: Bruxelles ne leur est pas inconnue et le projet pour le Kunsten s'inscrit dans une démarche à plus long terme. "L'idée était de faire sur Bruxelles une pièce musicale et vidéo sur le même concept que ce que j'avais fait sur les Antilles dans Big Sun, ou sur l'Inde avec Indiamore. C'est pas mal comme contrainte: il y en a peu et beaucoup en même temps", explique Christophe Chassol à propos de Chou ("de Bruxelles" évidemment, mais le titre est encore provisoire) (1). Le musicien français, formé au Conservatoire de Paris et au prestigieux Berklee College of Music de Boston, a donc préparé une expédition dans la capitale belge pour une récolte de matière sonore et visuelle servant de base à sa création. Sauf que lors de son séjour, en janvier dernier, Bruxelles était paralysée par la Covid et qu'une flânerie en ville s'apparentait alors à la traversée d'un désert glacé. "Normalement, je pars deux, trois semaines et je laisse un jour de battement entre mes rendez-vous, ce qui fait que je peux être surpris par des rencontres en me perdant dans la ville, poursuit Chassol. Là, avec la situation sanitaire, tout était cadenassé et je suis parti quatre jours seulement. C'était condensé. Mais la richesse des choses ne dépend pas forcément du temps qu'on passe. On peut avoir des rencontres très intenses sur peu de temps si c'est bien préparé." Dans l'agenda de Chassol, les rendez-vous s'enchaînent avec des musiciens - mais pas que - aux profils très variés: la soprano Alice Foccroule, fille de l'organiste Bernard Foccroule, ancien directeur de La Monnaie, la chanteuse et comédienne (le film Black, notamment) Martha Da'ro, le trompettiste jazz Aristide d'Agostino, le jeune rappeur Frenetik... "Je les ai filmés en leur demandant de me parler d'un endroit de Bruxelles qui est important pour eux. Je suis allé dans un studio à Koekelberg, mais aussi à l' Archiduc, chez Jean-Louis Hennart, un club où je suis souvent quand je viens jouer à Bruxelles, l'humoriste Inno JP m'a emmené à la place Poelaert, là où il y a eu la grande manifestation Black Lives Matter... Tous avaient un lieu particulier." Sur la base des rushs commence alors un travail lent et précis, de composition sonore et visuelle, où les sons et les paroles enregistrés se muent en matière musicale, harmonisée, enrichie d'accords. "Même si je le fais beaucoup plus vite qu'il y a cinq ans, ça reste une opération complexe, parce qu'il faut relever chaque note, chaque syllabe. C'est très long, j'y passe des nuits et des nuits. Ensuite, il s'agit de savoir jouer la partition. C'est une fois que j'ai assimilé dans mes doigts les accords et les mélodies que je peux les répéter avec le batteur, Mathieu Edward, et ensuite enlever les pianos que j'ai enregistrés pour pouvoir les jouer en live." Finalement, Chassol promet une performance reflétant Bruxelles comme ville cosmopolite et polyglotte, où peuvent aussi débarquer des invités surprises, comme la police montée d'un 1er avril à la belge. Si Chassol se sent à Bruxelles comme dans une "ville cousine" de Paris, le metteur en scène Mariano Pensotti a développé avec elle un lien particulier puisque c'est ici, dans le cadre du Kunsten de 2006, qu'il a présenté pour la première fois son travail dans un festival hors de son pays, l'Argentine, avec son intervention urbaine La Marea. Il est revenu à plusieurs reprises, en collaborant avec des artistes sur place, mais c'est sans aucun doute avec ce projet de film/performance, Le Public/Het public (2), qu'il a exploré la ville le plus en profondeur. Notamment sous les pavés de la place des Martyrs. "Il s'agit d'un projet que notre compagnie est en train de développer, dont on a déjà fait l'expérience à Athènes et à Buenos Aires, qui s'appelle selon le cas El Público, The Audience ou Le Public et qui traite de la relation entre les membres d'un public fictionnel avec le théâtre et avec la ville, explique Mariano Pensotti. La structure est très simple: des spectateurs se rendent au théâtre pour voir un spectacle, ils entrent, s'installent, regardent le programme, vérifient leur téléphone... Puis le spectacle commence mais on ne le voit pas. Il y a une ellipse temporelle et le public quitte le lieu. On suit alors certains d'entre eux pendant 24 heures. Leur point commun est qu'à un certain moment, ils parlent à quelqu'un d'autre de ce spectacle." Le public de Le Public est inventé, mais pas son théâtre. En l'occurrence, le Théâtre des Martyrs, situé sur la place du même nom, dont l'histoire est intimement liée à la naissance de la Belgique. "Sous la place ont été enterrées les victimes des combats de la révolution belge de 1830, rappelle le metteur en scène. C'est intéressant parce que cette révolution est censée avoir été déclenchée par un opéra à La Monnaie. Donc on peut dire que c'est un public qui a commencé une révolution. Cette histoire, la charge politique de cet endroit, a été un déclencheur pour moi." Le passé de la place a même influencé le contenu de la pièce fictionnelle, qui n'existe pas "vraiment" mais se reconstitue comme un puzzle au fil des différents chapitres du film et de ce que chacun des spectateurs en raconte: un groupe de mineurs est coincé sous terre et, dans leur tentative de se sortir de là, ils creusent et découvrent une fosse commune. "C'est une sorte de métaphore des nombreuses d'histoires oubliées, enterrées sous nos villes, dans un sens sociologique et politique, mais aussi en rapport avec cette période où la plupart des théâtres du monde sont fermés, précise Mariano Pensotti. Tout le projet est lié à l'idée de la puissance du théâtre, de l'impact de la fiction sur la vie réelle. Quand j'ai commencé à réfléchir à ce projet, il n'y avait pas encore de pandémie. Mais ça semble encore plus pertinent aujourd'hui, dans ce moment où il n'est pas possible d'être ensemble dans un public, de partager du temps ensemble devant un spectacle, toutes ces choses qui sont fondamentales au théâtre. Ce projet, c'est une sorte de déclaration d'amour au théâtre, mais aussi aux gens qui vont au théâtre." Car sans public, pas d'arts vivants. On ne le répétera jamais assez.