Pour les théâtres comme pour tout, il y aura un avant et un après Covid-19. Mais le hasard fait que la pandémie s'est abattue à un moment très particulier pour les arts de la scène en Fédération Wallonie-Bruxelles. En 2020 et 2021, toute une série d'institutions vont changer de visage, amenant à leur tête des candidats qui, pour postuler, ont dû mener une réflexion en profondeur sur les missions de tels lieux et sur leurs propres ambitions. Avant l'Atelier Théâtre Jean Vilar, le Théâtre Varia et le Théâtre de Namur où les procédures de recrutement sont actuellement en cours, l'Espace Magh annonçait, en février dernier, la nomination de Caroline Safarian comme directrice, succédant à Nacer Nafti. En juin, Léa Drouet était désignée coordinatrice arts de la scène à l'Atelier 210, après le départ d'Isabelle Jonniaux, et Cathy Min Jung arrivait au Rideau pour prendre les rênes après Michael Delaunoy.
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Pour les théâtres comme pour tout, il y aura un avant et un après Covid-19. Mais le hasard fait que la pandémie s'est abattue à un moment très particulier pour les arts de la scène en Fédération Wallonie-Bruxelles. En 2020 et 2021, toute une série d'institutions vont changer de visage, amenant à leur tête des candidats qui, pour postuler, ont dû mener une réflexion en profondeur sur les missions de tels lieux et sur leurs propres ambitions. Avant l'Atelier Théâtre Jean Vilar, le Théâtre Varia et le Théâtre de Namur où les procédures de recrutement sont actuellement en cours, l'Espace Magh annonçait, en février dernier, la nomination de Caroline Safarian comme directrice, succédant à Nacer Nafti. En juin, Léa Drouet était désignée coordinatrice arts de la scène à l'Atelier 210, après le départ d'Isabelle Jonniaux, et Cathy Min Jung arrivait au Rideau pour prendre les rênes après Michael Delaunoy. Dans les trois cas, le choix posé a un côté joyeusement surprenant. Léa Drouet n'a jamais monté de projet avec l'Atelier 210 et Cathy Min Jung, si elle explique avoir été une spectatrice assidue du Rideau depuis ses études au Conservatoire, n'a jamais compté cette maison parmi les producteurs de ses spectacles. "Je crois que si la procédure du Rideau n'avait pas été aussi transparente et exemplaire, avec un jury composé de seize experts - des membres de l'équipe, du conseil d'administration et des experts extérieurs -, je n'aurais pas été choisie, assure la nouvelle directrice. Par le passé, c'était le CA qui décidait seul et on favorisait en général une continuité, en nommant des gens qu'on connaissait. Ma désignation est représentative d'un moment fort parce que le dossier et la défense de ce dossier ont prévalu." Quant à l'Espace Magh, il a posé un geste d'ouverture significatif en désignant Caroline Safarian, une femme qui connaît certes très bien la communauté par son travail sur le terrain, mais qui est non maghrébine. "Ce qui a pesé dans mon dossier, je pense, c'est ma démarche autour des questions d'identité, avance-t-elle. Je suis d'origine arménienne, et toutes ces questions m'interpellent beaucoup. J'ai notamment écrit Papiers d'Arménie ou sans retour possible, une pièce qui parle du racisme poussé à son extrême, au génocide, et de la négation. J'ai axé tout mon dossier sur la question de la transculturalité, qui est un mot que j'aime beaucoup: accepter de se laisser transformer par les autres." Trois femmes donc. Pas anodin dans un secteur qui, lui aussi, a été secoué par la vague #MeToo. Le 4 juin 2018, près de deux cents artistes et travailleuses de la culture se réunissaient sur le grand escalier du Théâtre national pour dénoncer le déséquilibre persistantdans le domaine, chiffres à l'appui. Notamment ceux-ci: "En arts de la scène, 70% des trente organismes les mieux financés sont dirigés par des hommes. Ils gèrent 80% des budgets concernés." Plus de directeurs que de directrices. Mais des directrices, il y en a. Sylvie Somen, par exemple, qui a participé au début des années 1980 à la fondation du Théâtre Varia, qui est en devenue la codirectrice, puis la directrice. "Je ne pense pas que j'étais une exception en tant que femme, affirme-t-elle. Dans le milieu à l'époque, il y avait quand même Martine Wijckaert (fondatrice de la Balsamine), Isabelle Pousseur (directrice du Théâtre Océan Nord) et Cécile Van Snick (directrice en partance de l'Atelier Théâtre Jean Vilar). Par contre, on doit se battre beaucoup plus pour se faire entendre, il faut pouvoir prendre la parole. Parfois, je me suis tue et je l'ai regretté; parfois j'ai parlé et je l'ai regretté aussi. Mais en réalité, je ne me suis jamais positionnée comme ça, pas en tant que femme en comparaison aux hommes, mais plutôt dans le fait de l'indépendance. Ma mère me disait toujours: "Travaille, sois indépendante financièrement, ne dépend jamais d'un homme sur ce point et de l'amour tu en auras plein, t'inquiète pas!" Mon éducation a été celle-là et donc je suis une travailleuse, je travaille depuis que j'ai 14 ans. Depuis le début, il y a toujours eu au Varia des spectacles de femmes, ou mis en scène par des femmes, comme Janine Godinas, ou Michèle Anne De Mey, mais c'est vrai que l'image dominante reste masculine, certainement." Cette image dominante, ancrée jusque dans les inconscients, imprègne tous les niveaux des arts vivants, des postes de décision à ce qui se déroule sur la scène et aux noms qui figurent en grand sur les affiches et les programmes. Certains sont bien décidés à utiliser des moyens contraignants pour renverser ce déséquilibre. "Il faut des sanctions et des incitants, sinon ça ne changera jamais, lance Cathy Min Jung. Je suis pour des quotas en tant que mesure provisoire. Par rapport aux conseils d'administration, la parité est un élément fondamental de la bonne gouvernance et je trouve qu'elle devrait être indiscutable. En ce qui concerne les artistes programmés dans les saisons, il faudrait offrir à toutes les institutions une visibilité sur trois ans, avec une évaluation à mi-parcours et des sanctions au bout des trois ans si la parité n'est pas atteinte." Mais dans ce projet se pose la question de la nature des chiffres. Qui doit-on prendre en compte pour les calculs? Les statistiques avancées se basent en général sur le metteur en scène et l'auteur, considérés comme "les créateurs" du spectacle. "Ça réduit le théâtre à un visage unique qui déterminerait un équilibre. Or, aujourd'hui, le théâtre est beaucoup plus collectif que ça, nuance Sylvie Somen. Combien de mises en scène aujourd'hui passent par l'improvisation, la recherche, l'écriture collective et mettent en mouvement tout un groupe? Il peut y avoir un spectacle mis en scène par un homme, dont le rôle principal est féminin et où l'actrice est aussi créatrice. C'est une question très complexe." A l'Atelier 210, c'est l'organisation même de la maison qui a été repensée pour aller à l'inverse de ce principe du visage unique, typique de la structure hiérarchique pyramidale. "Depuis deux ans, il n'y a plus de statut de directeur ou de directrice, précise Léa Drouet, mais une horizontalité à verticalité limitée. On n'est pas dans une organisation où tout le monde décide de tout parce qu'on sait très bien que ça ne marche pas, mais il y a un comité de coordination. Chaque fois qu'on me dit "alors, tu es directrice?" et que je rectifie en disant que je suis coordinatrice pour les arts de la scène, je me sens beaucoup plus légère. Je vois bien que le mot "directrice" induit une sorte de comportement, d'allégeance, où il faudrait faire des courbettes." La charte du 210 impose la parité hommes-femmes. Le poste de coordinateur musique étant occupé par un homme, celui de la coordination des arts de la scène était donc uniquement ouvert aux femmes. "La société est dans un moment où, pour vivre bien ensemble, on doit déconstruire une espèce de modalité de rapport où un centre impose des choses à sa périphérie, poursuit Léa Drouet. On le voit à tous les niveaux: celui de l'écologie, où l'homme domine la nature, celui du patriarcat, où l'homme domine la femme, et dans l'impérialisme où certains pays en dominent les autres." Le poste de coordinatrice à l'Atelier 210 est un mi-temps, ce qui permet à Léa Drouet de poursuivre en parallèle son activité artistique. Car une autre particularité des trois nouvelles responsables est d'être artistes, d'avoir connu "l'autre côté". "Combien de fois j'ai appelé des directeurs de théâtre qui m'ont à peine répondu, ou qui me disaient qu'ils n'avaient pas le temps, se rappelle Caroline Safarian. Je veux me souvenir de ça quand j'ai affaire à des artistes." "Etre soi-même artiste apporte une sorte de sensibilité, une empathie à l'égard des personnes qu'on reçoit, constate également Léa Drouet. J'ai l'impression d'avoir la conscience de ce que c'est que de se retrouver face à quelqu'un qui a plus de pouvoir que soi, des rapports inégalitaires. J'ai aussi conscience de ce que sont des répétitions, etc. Je sens que, chez les artistes, il y a une sorte de confiance parce qu'on sait de quoi on parle. Mais il y a des responsables d'institutions qui ne pratiquent pas l'art, qui s'y connaissent beaucoup et qui ont peut-être plus de recul." On sent en tout cas chez ces trois-là une volonté d'écoute. Plus que d'écoute: de mise en mouvement pour aller vers ceux qui ne prennent pas la parole. "En tant qu'auteure, j'ai une sensibilité par rapport à l'approche textuelle, souligne Cathy Min Jung, et j'ai inscrit mon projet pour le Rideau dans la lignée de Claude Etienne (NDLR: fondateur du Rideau de Bruxelles, en 1943), des nouvelles écritures. Ce que je propose, c'est d'amplifier cet héritage et de l'ouvrir à ce que j'appelle "les nouveaux récits", toutes les écritures qui existent mais qu'il faut aller chercher, qui véhiculent une parole trop peu entendue, qui témoignent d'un rapport au monde selon un point de vue qu'on n'est pas habitué à adopter." "Dans ce souci d'attention aux projets, formes, corps et récits qui sont sous- représentés - ça englobe les personnes non blanches mais pas que ça: tout ce qui n'est pas au centre de l'attention -, il s'agit d'abord d'être sensible à ce qu'est le récit dominant et ce que serait un récit qui viendrait le contredire, développe Léa Drouet. Par exemple, dans There is no alternative, le récit dominant du capitalisme, il y a des récits qui disent "si, il y a des alternatives!". Ça passe par le fait d'être soi-même en recherche, de poser le regard sur des formes ou des personnes sur lesquelles les yeux glissaient. J'ai rencontré un directeur de structure qui me disait qu'il ne recevait pas de dossiers dans ce sens. Mais cherche! C'est quoi ton boulot? C'est de recevoir des dossiers tout cuits? Le boulot de programmateur, c'est d'aller chercher des artistes!" S'aventurer dans la marge, construire de nouveaux réseaux, mettre en lumière ce qui est dans l'ombre... Une démarche qui aura probablement aussi un impact sur le public. Car ce qui est présent sur scène et ce qui est présent dans la salle tient souvent du miroir. "Quand on parle de théâtre, on ne parle pas assez du public, conclut Sylvie Somen. La vraie question, c'est celle du brassage des publics et elle n'est pas facile. Il y a de nombreux combats à mener. On demande beaucoup aux théâtres, un peu trop à mon sens. Le théâtre n'est pas le lieu de la résolution de tout, je pense, mais du questionnement de tout, oui. Et c'est passionnant d'entrer dans le jeu à un tel moment."