"2018 marque les 50 ans de Mai 68. À cette occasion, nous lançons une année thématique inédite sous le nom de "2018, année de la contestation", l'occasion d'interroger, par le biais de la culture, l'héritage de Mai 68 et, surtout, les formes que prend la contestation aujourd'hui et ce qu'il en reste." Signée par l'Échevinat de la Culture de la Ville de Bruxelles, cette très officielle communication méduse. Dans le genre injonction paradoxale, "double bind" en anglais, difficile de trouver mieux. On connaissait "Soyez spontané!", il faut désormais compter avec "Révoltez-vous!". En mai dernier, l'artiste Laurent d'Ursel pointait déjà ce paradoxe par le biais d'une oeuvre qui s'avançait sous la forme d'une affiche: "Il est interdit de ne pas se révolter." Ambiance. Le tout accompagné d'un cartel pas piqué des vers. "La même Ville de Bruxelles réprime avec brutalité une nano manifestation pour le droit au logement le 21 mars 2018 (par exemple) et claironne 2018 "année de la contestation". Pire, elle orchestre dans ce cadre la "révolte" et de manière fort racoleuse: en faisant miroiter aux artistes une place dans l'exposition REVLT! . Moralité: toujours se demander comment, au moment d'un événement (en l'occurrence Mai 68), se fussent comportés ceux qui, après, surfent dessus", ironisait ce plasticien basé à Saint-Gilles.
...

"2018 marque les 50 ans de Mai 68. À cette occasion, nous lançons une année thématique inédite sous le nom de "2018, année de la contestation", l'occasion d'interroger, par le biais de la culture, l'héritage de Mai 68 et, surtout, les formes que prend la contestation aujourd'hui et ce qu'il en reste." Signée par l'Échevinat de la Culture de la Ville de Bruxelles, cette très officielle communication méduse. Dans le genre injonction paradoxale, "double bind" en anglais, difficile de trouver mieux. On connaissait "Soyez spontané!", il faut désormais compter avec "Révoltez-vous!". En mai dernier, l'artiste Laurent d'Ursel pointait déjà ce paradoxe par le biais d'une oeuvre qui s'avançait sous la forme d'une affiche: "Il est interdit de ne pas se révolter." Ambiance. Le tout accompagné d'un cartel pas piqué des vers. "La même Ville de Bruxelles réprime avec brutalité une nano manifestation pour le droit au logement le 21 mars 2018 (par exemple) et claironne 2018 "année de la contestation". Pire, elle orchestre dans ce cadre la "révolte" et de manière fort racoleuse: en faisant miroiter aux artistes une place dans l'exposition REVLT! . Moralité: toujours se demander comment, au moment d'un événement (en l'occurrence Mai 68), se fussent comportés ceux qui, après, surfent dessus", ironisait ce plasticien basé à Saint-Gilles. Il reste que cette incitation au soulèvement a été diffusée à travers le réseau des institutions culturelles de la capitale. On imagine d'ici le malaise éprouvé par les responsables mis devant le fait: comment peut-on obéir et désobéir simultanément? Impossible de ne pas convoquer mentalement Runaround, une nouvelle écrite par Isaac Asimov. Le pitch? Il est révélateur: un robot doit faire face à une programmation pernicieuse l'obligeant dans le même temps à se protéger et à intégrer une instruction qui, à l'insu de celui qui la donne, le conduit vers l'anéantissement. Dès qu'il fait un pas en avant pour obéir aux ordres de son programmateur, il augmente ses probabilités de dislocation; en revanche, lorsqu'il effectue un pas en arrière pour éviter ledit risque, il se met en porte-à-faux de l'injonction qui lui est donnée. Uncool. Comment faire pour échapper à ce cercle vicieux? Qu'ils dépendent des autorités ou non, les opérateurs culturels du pays se sont sortis de l'aporie avec plus ou moins de bonheur. Au stade 1 de la débrouille, on trouve Bozar avec l'exposition Resist!, qui s'est contentée d'une mise en images, certes remarquables, de la révolte. Soit une programmation spectaculaire de "quelques-unes des représentations les plus emblématiques des mouvements qui ont secoué le monde dans les années 60". Bien mais était-ce suffisant? Pas sûr. De façon plus engagée, le MIMA a sorti son épingle du jeu grâce à Get Up Stand Up, un événement dédié à la désobéissance civile -d'ailleurs prolongé jusqu'au 31 décembre. Déroulant 400 affiches ayant contribué à éveiller les consciences, l'exposition va plus loin que la simple présentation d'images en lutte. "Cette exposition doit se comprendre comme une incitation, l'idée c'est de donner envie de descendre dans la rue", argumente Raphaël Cruyt, qui est intervenu comme directeur artistique. Avec Us or Chaos, le BPS22 creuse aussi le sillon de cette thématique. À quelques nuances près. Directeur de l'institution carolorégienne au poing levé, Pierre-Olivier Rollin remet les pendules à l'heure: "L'idée des 50 ans de Mai 68 n'est pas intervenue dans notre choix de programmation. Pour nous, il est toujours question d'une affiche reprenant des artistes en prise avec les questions politiques et sociales. C'est un axe fort. Depuis 1968, tout a changé. La priorité pour une institution publique comme la nôtre est de se situer à côté du marché de l'art et de résister aux opérateurs privés qui font de la création un objet de consommation et de délectation. Avant, peut-être fallait-il se battre contre l'État... Aujourd'hui, il s'agit de s'opposer à la main invisible du marché. L'économie est un ennemi bien plus retors que l'autorité frontale, ne serait-ce que parce que nous lui faisons une place en nous. Us or Chaos reprend entre autres le travail de Petr Pavlensky, artiste qui dénonce les banquiers comme nos "nouveaux monarques ". En 2017, il s'est fait arrêter pour avoir jeté de nuit un cocktail Molotov sur une succursale de la Banque de France située de façon emblématique sur la place de la Bastille. Il a longtemps été emprisonné sans date de procès. Le sort qui lui a été réservé témoigne d'un usage disproportionné de la violence quand on s'en prend au pouvoir économique. À l'inverse, les crises financières et les nombreuses délocalisations ont montré que ce dernier agissait en toute impunité, faisant son choix parmi les législations qui lui sont favorables." La Centrale for contemporary art ne pouvait manquer à l'appel de la commémoration soixante-huitarde. Bien entendu -l'inverse aurait été surprenant-, le lieu ne s'est pas contenté du minimum syndical. Au contraire, il a opéré une synthèse entre praxis et analyse qui force le respect. Le tout sur fond de nuance sémantique précisée d'emblée par Maïté Vissault, curatrice du volet exposition: "Ce n'est pas de contestation dont il est question mais de résistance... Il s'agit moins de revendications précises que du déplacement d'un contexte pour l'examiner sous un autre angle. La résistance est un phénomène qui peut s'opérer au niveau biologique, il résulte d'un examen intime." Pour être à la hauteur de son programme, Résistance s'articule en deux pans. Le premier porte le nom de "Open Academy". Initié par Carine Fol, il s'agit d'un atelier ouvert qui rassemble plusieurs écoles d'art bruxelloises -l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles ArBA-EsA, ISAC et CARE, La Cambre, LUCA School of Arts et RITCS- dans une perspective avouée de fécondations mutuelles. Le projet évoque directement Mai 68 et son Atelier populaire de l'ex-école des Beaux-Arts, soit une structure évolutive ayant ouvert ses portes à tous, étudiants, artistes travailleurs, français et étrangers... Carine Fol d'en préciser les contours: "L'espace fait place à une plateforme où le public peut s'asseoir pour regarder les films, écouter les conférences ou voir en livestream les séances qui se déroulent dans l'atelier quand celui-ci est saturé de monde. Il y a également une table-comptoir-tableau pour les artistes et les étudiants participant aux workshops. Ce dispositif peut aussi être utilisé par les visiteurs qui ont tout le loisir de s'exprimer à la craie. Enfin, il est possible pour tout un chacun de consulter une bibliothèque documentaire rassemblant une sélection d'actions politiques ou artistiques à connotation performative." Ce lien tissé avec les écoles d'art et les citoyens constitue une priorité pour la directrice artistique qui entend démontrer qu'il est possible "d'habiter autrement un lieu institutionnel", ce qui est déjà en soi tout un programme. Pour illustrer son propos, l'intéressée fait référence au Melkweg, ce lieu culturel alternatif né à Amsterdam dans les années 70. Le second pan du concept consiste en une exposition au propos bétonné. Maïté Vissault, cheville-ouvrière de cette brillante démonstration, a refusé toute " tentative d'illustration des thèses de Mai 68" au profit d'un dialogue entre les oeuvres de l'époque et celles d'aujourd'hui. Elle détaille: "C'est un moment d'urgence qui s'est produit il y a 50 ans, quelque chose a implosé comme le montre merveilleusement une affiche de 1982 signée Klaus Staeck et intitulée Vorsicht Kunst . L'art a été pris à parti, on l'a accusé d'être du côté du pouvoir. Cette critique puissante a engendré une remise en question et une résistance de la part des artistes. Ils s'en sont pris au corps de l'oeuvre, elle ne sera plus cet objet sacré qui se tient hors du temps et loin des hommes. Ces coups portés résonnent encore aujourd'hui. Ce sont ces répercussions qui sont abordées tout au long du parcours. La question est: qu'est-ce qu'a fait émerger Mai 68?" Il est troublant de prendre conscience des déplacements opérés par Mai 68 au sein du corps culturel qui sous-tendent encore la création actuelle. C'est d'abord les nouveaux types de médiums qui sautent aux yeux. "C'est une réponse directe aux accusations faites à l'art, explique celle qui fut directrice de l'Ikob et de l'Iselp. En optant pour des supports comme l'affiche, le film, le multiple, les artistes brisent les logiques du marché et de la valeur. La rareté est battue en brèche au profit de la reproductibilité... Désormais, l'art se rend accessible au plus grand nombre. Je pense à Suspense Poem - Étude d'acheminement de poème en petite vitesse de Robert Filliou, qui place la création artistique sur le circuit de la vente par correspondance. L'Allemagne a vu également se développer un type de diffusion alternative similaire. Il est intéressant de constater que cette désacralisation de l'oeuvre reste très prégnante aujourd'hui chez les plasticiens se revendiquant "engagés". Ils perpétuent ces médiums reproductibles et fragiles pour signifier leur attachement à la société." D'autres axes thématiques explorés par Résistance rendent compte des bouleversements initiés par les plasticiens des années 60. Ainsi de l'apparition du "mot", trouble-fête lexical à la puissance évocatrice considérable qui n'avait pas droit de cité parmi les genres nobles tels que la peinture, la sculpture ou l'architecture. "L'introduction d'un message, parlé, écrit, à l'intérieur d'une oeuvre, doit se comprendre comme une adresse frontale au spectateur. C'est également vrai pour l'art conceptuel au sein duquel le mot ne sert parfois qu'à décrire une intention artistique", poursuit cette spécialiste de l'oeuvre de Joseph Beuys. Autre élément crucial: la matière. Celle-ci va s'opposer aux canons habituels des arts plastiques. Pour illustrer son propos, Maïté Vissault convoque Dieter Roth dont les oeuvres mêlent ciment, objets récupérés et... aliments. "Roth casse tous les codes de l'art en incorporant des denrées alimentaires. De la sorte, il rive le périssable, et donc la vie, au pérenne. Difficile de faire plus proche de l'existence." Enfin, c'est l'axe "espace/action/participation" qui pénètre les pratiques artistiques à partir des années 60. La verticalité du rapport social fait place à l'horizontalité: l'artiste ne se perçoit plus comme un démiurge au-dessus des hommes, il prend conscience du fait que la réception de l'oeuvre est aussi importante que sa réalisation. En manque de repères concrets? Bonne nouvelle, la double page qui suit explore la résistance en image.