Critique | Livres

Colson Whitehead en mode sixties dans « Harlem Shuffle »

3,5 / 5
© CHRIS CLOSE

Colson Whitehead, Éditions Albin Michel

Harlem Shuffle

432 pages

3,5 / 5
© National
Philippe Manche Journaliste

Double prix Pulitzer, Colson Whitehead s’offre une virée dans le Harlem bouillonnant des années 60. Un roman noir habile et inspiré, hommage à Chester Himes.

À l’image du rutilant tube de Bob & Earl popularisé par les Rolling Stones en 1986, Harlem Shuffle, le huitième roman de l’Afro-Américain Colson Whitehead, pulse et groove à chaque page. Ce changement dans la forme de l’auteur des primés Underground Railroad et Nickel Boys respire la vie, la mort, les arnaques et les embrouilles avec un bonheur communicatif. Un exemple parmi tant d’autres au hasard de la balade au cœur d’Harlem: “Au 319 Park Avenue ce soir-là, Pepper commença petit en collant une balle dans la bouche de l’astronaute roux. D’instinct, celui-ci pressa la détente de son. 38. Il tira à côté. L’astronaute blond toucha Pepper au-dessus de la hanche gauche, dans la chair, et Pepper lui mit une balle dans le visage et deux dans le ventre. Il en remit deux autres au roux pour être sûr, et l’astronaute tomba bizarrement, comme foudroyé, sur la table de réunion. La dernière balle le sécha.” Le reste est à l’avenant.

Droits civiques

Dans cette lettre d’amour au New York de l’époque, Whitehead nous invite à faire connaissance avec Ray Carner. Ce vendeur de meubles et d’électroménager tient une petite boutique sur la célèbre 125e rue, à deux pas de l’Apollo Theater. Son paternel traficotait avec la pègre locale. Et pour le coup, brother Ray est toujours un peu à la limite de la légalité. Plutôt “filou que voyou” mais arsouille, néanmoins. Le plus gros problème de ce phénomène qui mène une vie plus ou moins rangée de père au foyer est sa difficulté à refuser les plans foireux de son cousin. Les feux rouges ont beau s’allumer dans son crâne au contact de ce dernier, Ray, à l’insu de son plein gré, accepte de participer au casse de l’Hôtel Theresa, surnommé le Waldorf de Harlem. Toutes les célébrités y passèrent soit pour dîner, festoyer où loger comme Louis Armstrong, Mohammed Ali, Jimi Hendrix ou même Fidel Castro. Ce casse sert évidemment de prétexte à l’écrivain bien en verve pour revisiter le Harlem de l’époque, personnage à part entière du roman, notamment en tant que quartier général de la lutte pour les droits civiques.

Avec sa galerie de personnages hauts en couleur -flics pourris, racistes, mafieux, indics-, ce roman noir doit beaucoup aux univers de Donald E. Westlake et Elmore Leonard, pour les situations rocambolesques dans lesquelles se retrouvent les bras-cassés qui les peuplent. Mais plus que tout, c’est du côté de Chester Himes que l’influence est sans doute la plus marquante, pour le sous-texte sociétal qui jalonne son œuvre. Si cette nouvelle livraison de Colson Whitehead a de quoi surprendre par rapport à ses deux douloureux derniers ouvrages, elle n’en reste pas moins très drôle et divertissante à souhait.

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