Yohan Manca sort son premier long métrage « Mes frères et moi », petit miracle de cinéma en soi

© James Weston
Nicolas Clément
Nicolas Clément Journaliste cinéma

Avec Mes frères et moi, l’acteur-réalisateur français signe une irrésistible chronique familiale dans laquelle le chant lyrique élève l’âme et adoucit les moeurs.

« Moi je viens d’un quartier assez populaire et d’une famille d’ouvriers. Mon père vend des manèges, ma mère est dans le transport routier. Plus jeune, je n’avais pas ce réflexe d’ouvrir des livres ou d’aller voir des grands films d’auteurs. Donc j’ai une culture de cinéma très populaire au départ. Et puis un parcours scolaire toujours un peu à la limite de la sortie de route. À 14 ans, en faisant le con dans une classe de français, je me suis retrouvé face à un professeur qui m’a tendu la main. C’est-à-dire qu’il m’a d’abord puni en me faisant apprendre un monologue d’Antigone de Jean Anouilh, que j’ai déclamé devant une classe hilare qui se foutait ouvertement de ma gueule. Mais, dans la foulée, ce prof m’a aussi proposé de rejoindre son atelier de théâtre. Et là, ça a complètement changé ma vie. D’un coup, mon regard sur le monde, sur l’existence, sur moi, sur ma famille, tout ça se transforme. Je tombe en amour-passion pour le théâtre et quelque chose de fort s’ouvre à moi. » De passage à Bruxelles en décembre où il est venu défendre son premier long métrage en tant que réalisateur, l’irrésistible Mes frères et moi, qui fait l’ouverture du festival Cinemamed, Yohan Manca se raconte. Rejeton turbulent d’une famille d’immigrés italo-espagnols, il quitte l’école à l’adolescence sans même faire mine de s’intéresser au bac. Un modeste BEP vente en poche, il tente sa chance sur les planches. Très vite, chez lui, le jeu se mêle à la mise en scène et au plaisir de fabriquer les choses de manière collective. Un jour, il pousse la porte d’une librairie en quête d’un texte qui lui permettrait de passer un petit conservatoire d’arrondissement parisien offrant une formation gratuite. Il demande au libraire s’il n’aurait pas un monologue qui traite de foot, parce qu’il adore ça. Et le voilà qui découvre Pourquoi mes frères et moi on est parti… d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre. « À partir de là, je ne le sais pas encore, mais ce texte ne va plus me lâcher. C’est-à-dire que j’ai 17 ans quand je l’ouvre pour la première fois et que j’en ai 32 aujourd’hui.« 

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Durant ces quinze années, il enchaîne les expériences théâtrales, multipliant notamment les collaborations avec Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre justement, avant de pousser une tête du côté du cinéma. En tant qu’acteur, il joue dans le premier film de la Belge Sarah Hirtt, Escapada, puis prête ses traits à la version jeune de Patrick Abitbol, le personnage popularisé par Gilbert Melki, dans La vérité si je mens! Les débuts, calamiteux prequel d’une franchise comique à bout de souffle… Fin de parcours? Certainement pas. Adepte du grand écart populo-auteuriste, Manca s’essaie en parallèle à la réalisation, enchaînant un, puis deux, puis trois courts métrages pour se faire les dents. L’objectif est clair: signer un premier long métrage qui soit à la fois un hommage à la main tendue par ce professeur à l’adolescence et au texte qui ne l’a pas quitté depuis toutes ces années. Ce sera Mes frères et moi, petit miracle de cinéma en soi.

Le chant des possibles

Ce premier long, au fond, ne tient plus que de l’adaptation très lointaine de Pourquoi mes frères et moi on est parti… d’Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre. Du texte d’origine, en effet, il ne reste pas grand-chose. Centré sur le jeune Nour, 14 ans, qui vit dans un quartier populaire au bord de la mer avec ses trois grands frères adeptes de la débrouille et sa mère malade, le film raconte avant tout l’histoire d’une rencontre qui ouvre de nouveaux horizons. Non pas avec un professeur passionné de théâtre, mais bien une chanteuse lyrique animant un cours d’été. Condamné à des travaux d’intérêt général, Nour découvre par hasard à travers le chant, un peu comme Billy Elliot à travers la danse, un éventail insoupçonné de possibles. « Le texte d’origine se présentait sous la forme de quatre monologues. Un pour chaque frère. Il n’y était pas fait mention d’opéra, les personnages secondaires n’existaient pas… Mais j’en ai conservé une espèce d’essence, qui était l’émancipation par l’art dans un quartier populaire au bord de la mer. »

Yohan Manca s'inspire aussi bien de l'âge d'or de la comédie italienne que de Billy Elliot dans un premier long métrage qui a tout du cinéma populaire à son meilleur.
Yohan Manca s’inspire aussi bien de l’âge d’or de la comédie italienne que de Billy Elliot dans un premier long métrage qui a tout du cinéma populaire à son meilleur.© James Weston

Conscient que la rencontre entre milieu populaire et culture guindée constitue une source infinie de clichés, Yohan Manca veille constamment à désamorcer toute tentation de caricature donneuse de leçons via un humour ravageur qui ramène toujours le film vers sa sincérité première. S’inspirant de la comédie italienne des années 60-70, à commencer par le cinéma d’Ettore Scola, il parle de choses graves avec humour et verve, des personnages forts en gueule et en gouaille dont la grandiloquence vient du coeur. Mais c’est aussi l’histoire d’un petit gars promis à un avenir viriliste qui s’autorise à s’ouvrir à la douceur et à la tendresse que raconte Mes frères et moi. « Oui j’avais très envie de ça, opine Yohan Manca. Parce que, moi aussi, je viens d’un milieu où la virilité et le patriarcat coulent dans nos veines. Et c’est parfois très difficile de se détacher de ça. Moi je suis à peine en train de me défaire de ces mauvais réflexes-là. J’avais envie de montrer à travers ce film que si on gratte un peu, on va s’en sortir. On va réussir à retrouver de la douceur, une forme de féminité. On a un grand besoin de ça. » Soit la profession de foi d’un film dont la plus grande réussite tient aussi sans doute dans sa capacité à nous faire ressentir l’une des plus belles choses qui soient: la joie simple, pure, qu’il y a à chanter. Du très bon cinéma populaire, au sens le plus noble du terme.

Mes frères et moi. De Yohan Manca. Avec Maël Rouin Berrandou, Judith Chemla, Dali Benssalah. 1 h 48. Sortie: 05/01. ****

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